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Il savait ce que certains vieux briscards pensaient de lui. Qu’il n’était pas fait pour ce métier. Qu’il aurait dû se couper les cheveux, mettre une cravate (il n’y avait guère que les types des Stups qui n’en portaient pas). Et aussi qu’il allait trop vite. Ils ne comprenaient pas pourquoi Kowalski l’avait imposé à ses côtés et pris sous son aile, grillant la politesse à des enquêteurs bien plus chevronnés.

Il appela l’ascenseur en secouant ses longs cheveux mouillés comme un chien qui s’ébroue. En entrant dans la cabine, il inhala l’odeur de tabac et d’après-rasage bon marché.

Léo Kowalski. La première fois qu’il avait vu le chef de groupe, Servaz avait songé au capitaine Larsen, le personnage de Jack London, avec sa barbe rousse et son allure de loup de mer. Kowalski possédait la même force brute, la même autorité, le même tempérament tyrannique. La comparaison n’était pas si stupide : à une autre époque et sous d’autres cieux, Kowalski aurait très bien pu se trouver à la barre d’une goélette partie chasser le phoque. Il n’était pas grand mais, quand il se tenait dans une pièce remplie de flics, on savait tout de suite qui était le mâle alpha. Servaz avait été surpris d’apercevoir sa Kawasaki Z1 rouge devant l’hôtel de police en arrivant. Le chef de groupe lui avait pourtant dit la veille qu’il ne passerait pas avant la fin de la journée. Car, bien qu’on fût vendredi, ce n’était pas un vendredi comme les autres. Au cours du week-end, une société privée allait déménager l’intégralité des meubles, des dossiers et des fournitures au 23, boulevard de l’Embouchure, dans le nouveau siège du SRPJ. Par conséquent, en cette fin de semaine, on évitait les gardes à vue et les auditions dans la mesure du possible. De son côté, l’inspecteur principal Kowalski avait estimé qu’il avait d’autres trucs à faire que de remplir des cartons. Servaz s’interrogea sur ce qui l’avait fait changer d’avis. Il accrocha son blouson au perroquet, lorgna l’étiquette accolée au dossier de son siège :

Servaz
2étage
bureau 212

Même chose pour la machine à écrire électrique Brother, pour l’armoire métallique en face de lui, pour le portemanteau… Pour les gros ordinateurs individuels Dell qu’on n’avait pas encore mis en service et qu’on stockait depuis des mois… On ne faisait pas les choses à moitié pour une fois. En ressortant, il se dirigea vers le fond du couloir. La brigade criminelle occupait tout l’étage. Comme toujours, l’atmosphère était chaotique mais, ce jour-là, le chaos semblait prendre des proportions inconnues jusqu’alors. Tout le monde cavalcadait dans tous les sens, des types en cravate passaient qui avec un carton sous le bras qui avec des piles de dossiers à caser quelque part avant le grand chambard. Dans les bureaux, les officiers de police étaient occupés à vider classeurs métalliques et tiroirs, à trier les papiers qu’ils allaient emporter et à balancer les autres dans les corbeilles, lesquelles débordaient comme un égout un jour d’inondation.

Il trouva Kowalski en pleine conversation avec Mangin, un des enquêteurs du groupe, un grand type chauve à l’allure sèche et maladive. Les deux hommes levèrent la tête quand il entra, et il fut immédiatement aux aguets. Quelque chose dans leurs regards… Le téléphone sonna et Kowalski se jeta dessus.

— Oui… je sais… on arrive ! rugit-il avant de raccrocher.

Il se tourna vers Servaz, allait parler quand le téléphone sonna de nouveau. Il décrocha, écouta, répondit « OK » d’une voix forte, reposa violemment le combiné. Un téléphone grelotta dans le bureau voisin. Servaz se rendit compte que son cœur battait plus vite. Que se passait-il ici ?

— Servaz, fit Kowalski, tu…

— Patron ! lança une voix depuis le bureau d’à côté.

— Une minute, putain ! vociféra le chef de groupe.

Ses yeux brillaient d’excitation, et le jeune flic sentit la fébrilité le gagner comme une maladie contagieuse. Un courant électrique. Le téléphone sonna une fois de plus et Kowalski faillit arracher le combiné de son socle.

— On arrive ! Ne touchez à rien ! Le premier qui salope ma scène de crime aura affaire à moi !

— Deux jeunes femmes, exposa le chef de groupe. Dans les vingt, vingt-cinq ans. Sans doute des étudiantes. Peut-être des sœurs… Trouvées mortes sur l’île du Ramier. Attachées à un arbre et vêtues en… communiantes. Ou quelque chose d’approchant.

Servaz digéra l’information. Double meurtre. Deux étudiantes. L’équivalent d’une demi-finale aux jeux Olympiques pour un membre de la Crim. Avec le déguisement et la mise en scène, cela tenait carrément de la finale.

Il sentit son pouls passer la quatrième.

— Qui les a trouvées ?

— Un type qui faisait de l’aviron sur la Garonne (Kowalski consulta ses notes). François-Régis Bercot. Tu parles d’un nom.

— Qu’est-ce qu’on sait d’autre ?

Kowalski sourit. Il aimait bien la façon dont le bleu faisait fonctionner ses méninges. Il avait tout de suite deviné le potentiel que le gamin avait en lui — et aussi sa façon non conventionnelle de raisonner, ce qui, dans un métier comme celui-là, était à la fois un atout et un inconvénient.

— Rien pour le moment.

— Une mise en scène…, pensa Servaz à voix haute.

Kowalski caressa sa barbe avec son sourire de tigre. Un tigre qui avait faim.

— Attendons de voir… pas de conclusions hâtives… S’il le faut, les types de la Sécurité publique qui ont vu les filles ont fantasmé et elles portent juste des robes de ce style vestimentaire à la con — comment ça s’appelle déjà : celui qui est inspiré d’une musique ?

Il se tourna vers Mangin.

— Grunge ? proposa celui-ci tout en tapant à deux doigts sur sa machine à écrire.

— Ouais. C’est ça. Grunge…

Le téléphone se fit entendre à nouveau. Servaz nota combien sa sonnerie était exaspérante. Peut-être pour empêcher les vieux du service de s’endormir. Kowalski écouta un instant, répondit d’un simple « Merci », raccrocha et se leva. Il attrapa son blouson de motard au cuir plein d’éraflures. Ouvrit un tiroir de son bureau, en sortit un bloc-notes et son arme de service.

L’instant d’après, il avait son visage de faune barbu presque collé à celui de Martin, et ce dernier respira son haleine parfumée à la cigarette et au café dégueulasse du distributeur.

— C’est ton premier vrai coup, puceau. Alors, écoute, observe et apprends.

4.

Où une croix disparaît

Le cauchemar — qui devait durer vingt-cinq ans — commença donc sous la forme de deux jeunes filles en robe blanche. Ce matin-là, le ciel pluvieux se déployait en nuances de gris, allant du gris perle à des nuées noires qui accouraient par l’ouest, un ciel sans miséricorde, qui ne disait que l’absence d’espoir. Crépitant sur les toits des véhicules quand ils se garèrent sur le petit parking de la cité universitaire, l’averse les accompagna jusqu’au ruban qui délimitait le périmètre de sécurité, au sud de l’île, dans le petit bois. Au-delà, derrière les arbres, des gardiens de la paix tentaient dans la plus grande confusion de tendre une bâche pour protéger la scène de crime de la pluie battante. En attendant qu’ils y parviennent, deux d’entre eux brandissaient des parapluies au-dessus des deux mortes. Soudain, la bâche se gonfla comme une voile et échappa aux mains qui la tenaient pour aller s’enrouler autour d’un tronc. Les gardiens de la paix coururent après elle. Indifférent à cette agitation, un technicien prenait des photos et la lueur blafarde des flashs fouettait les deux corps, les robes au tissu gorgé d’eau, les troncs luisants, le sol détrempé, la pluie elle-même et les silhouettes sombres des flics en tenue. Servaz se dit qu’avec un temps pareil il allait être impossible de ne pas polluer la scène de crime.