— Gustav, dit-il doucement en s’avançant. C’est moi.
La tête du garçon pivota. Il le fixa, mais Servaz comprit immédiatement que le gamin ne le voyait pas, que son regard passait à travers lui comme s’il était invisible.
— Gustav…
Il avait légèrement élevé la voix. Il fit un pas, puis deux. Tendit une main. Effleura la manche du pyjama et attrapa doucement le bras de son fils. Il tressaillit quand le hurlement jaillit de la bouche ouverte. Si béante qu’il aperçut la langue rose et les petites dents blanches. Un hurlement strident, qui déchira le silence nocturne comme un coup de canif dans un rideau.
Il attira son enfant contre lui, mais Gustav se débattit et le repoussa avec une vigueur surprenante.
— Laisse-moi ! Va-t’en ! Va-t’en !
Servaz le serra avec plus de force contre son torse, posant une main sur ses cheveux.
— Laisse-moi ! Va-t’en !
— Gustav, murmura-t-il. Chhhhhh… Calme-toi…
Son fils se débattait toujours, mais avec de moins en moins d’énergie. Puis il cessa de se démener, des sanglots soulevèrent sa poitrine et il se mit à pleurer tout contre lui, convulsivement, sans pouvoir s’arrêter.
10.
Vendredi
Le fourmilion
À 9 h 30 le lendemain, dans la salle du deuxième étage, le groupe d’investigation se réunit pour faire le point. Servaz avait dormi moins de quatre heures. Cette fois, le manque de sommeil ne le rendait pas léger et affûté mais au contraire vaseux et lent. Peut-être était-ce dû aux douleurs qui le torturaient. Ce jour-là, comme tous les autres jours, il accorda à son groupe quelques minutes de détente puis il entra dans le vif du sujet. Avec un soupçon d’impatience, une aspirine effervescente fondant dans un verre devant lui, il récapitula : les résultats des analyses ADN effectuées à partir des prélèvements sur la scène de crime n’allaient pas tarder, de même que les analyses toxicologiques de la victime ; Rémy Mandel était toujours au frigo, mais sa garde à vue expirait dans moins de deux heures et, puisqu’il avait dit la vérité concernant le manuscrit, il ne leur restait pas beaucoup d’arguments pour motiver son renouvellement. Il condensa aussi ce qui s’était passé la veille dans la forêt. Puis il déclara :
— Je ne pense pas qu’une femme qui pèse 56 kilos soit capable d’avoir assommé Erik Lang et son épouse… Selon la légiste, il a fallu pour cela une grande force. Je veux cependant que vous vous renseigniez : est-ce que Zoé Fromenger fréquente les salles de gym ? Est-ce qu’elle pratique un sport de combat ? Est-ce que, par hasard, elle ferait de la musculation ?
— Pourquoi pas son mari ? demanda quelqu’un.
Servaz eut un geste de dénégation.
— Non. C’est pas lui.
— Comment vous pouvez en être aussi sûr, patron ? protesta Samira Cheung. Il a quand même pris la poudre d’escampette…
Il allait répondre mais se retint. Il n’avait aucune explication valable à leur fournir sinon son intime conviction — une conviction acquise dans des circonstances exceptionnelles, qu’il était difficile de leur faire partager.
— OK, Samira, tu creuses un peu de ce côté, dit-il pour leur donner un os à ronger. Les caméras de surveillance du golf-club, ça a donné quoi ?
— Rien, répondit Guillard. Elles ne fonctionnent pas, elles sont là pour la galerie…
La lassitude de Guillard était perceptible. Il avait l’air soucieux. C’était peut-être ses trois pensions alimentaires qui le préoccupaient.
Tout à coup, Servaz se sentit terriblement fatigué lui aussi, si fatigué que même les douleurs dans son corps lui en paraissaient amorties. Sauf celle qui lui griffait le sternum et les côtes — une douleur aussi intense que des coups de poignard à répétition. Il l’avait déjà éprouvée quand il s’était habillé, ce matin, et il se demanda s’il ne s’était pas cassé quelque chose dans la montagne.
— Revenons à Mandel. Il faut passer son ordinateur au crible, dit-il. Où en est la police scientifique ? Il nous reste deux heures avant la fin de la garde à vue ! Voir les messages qu’il a reçus et envoyés les heures précédant l’effraction et surtout remonter à l’adresse IP de celui qui lui a mis le marché en main.
— On peut faire une copie de sécurité de son disque dur, suggéra Samira. D’accord, Mandel a dit la vérité, mais qui dit qu’il n’est pas complice de recel ? relança-t-elle comme s’il s’agissait d’une partie de poker. Il savait forcément ce que le vendeur allait faire. Il bluffe peut-être avec cette histoire de messages…
Servaz hocha la tête.
— Deux heures, répéta-t-il. Le juge Mesplède ne renouvellera certainement pas sa garde à vue. Magnez-vous.
Il passa sous silence ses lectures nocturnes et acheva de distribuer les tâches. Annonça qu’il se rendrait seul au cabinet dentaire : un débarquement en force risquait d’effaroucher le gibier et il préférait y aller en douceur, même si — songea-t-il sans le dire — Zoé Fromenger avait de toute façon été avertie par son mari.
Sis 3, rue du Faubourg-Bonnefoy, au-delà du tunnel sous les voies ferrées, le cabinet dentaire Tran et Fromenger avait ses locaux dans un immeuble étonnamment élégant et neuf pour le quartier. Volumes géométriques, formes rectilignes, parements et fenêtres entrecoupés de lignes horizontales — son architecture très graphique contrastait avec les édifices décrépits, les tags, les commerces discounts, les épiceries de nuit et les restaurants asiatiques qui le cernaient.
En franchissant la lourde porte au troisième étage, Servaz fit irruption dans un espace où tout était conçu pour vous faire oublier que vous n’étiez pas là pour passer un bon moment. Musique d’ambiance, tons sable et pastel, parquet ciré, lumières indirectes. Une secrétaire médicale à la voix aussi suave que la musique l’accueillit et lui demanda s’il avait rendez-vous en jetant un regard circonspect aux nombreuses coupures qui enluminaient son visage.
— Oui. Avec Zoé Fromenger, répondit-il du même ton doucereux.
Le sirop continua de couler :
— Votre nom, s’il vous plaît.
Il me plaît, pensa-t-il. Il le donna et fut conduit dans une salle d’attente où la gamme des magazines allait des Cahiers du cinéma à Sciences humaines en passant par Art et Décoration. Un lampadaire design en forme d’arc brillait dans un coin de la pièce. Des photos d’insectes et de papillons aux murs. Des pas retentirent derrière la porte qui s’ouvrit sur une femme brune portant une blouse blanche qu’elle n’avait pas boutonnée sur un tailleur et des collants. Dans les trente-cinq, trente-huit ans. Il se leva. Avec ses talons, elle était presque aussi grande que lui.
Zoé Fromenger avait un visage ovale, des cheveux brun foncé mi-longs savamment dégradés avec un décoiffé du plus bel effet (et qui ne devait certainement rien au hasard) et des iris d’un marron chaud. Ses yeux étaient toutefois cernés, son inquiétude manifeste. Elle avait dû parler longuement avec son mari de la conversation qu’ils avaient eue dans la montagne, et elle avait passé une mauvaise nuit.
— Vous voulez me voir à quel sujet, inspecteur ?
Sa voix aussi était chaleureuse, même si elle était présentement voilée par la même angoisse que son regard.
— Capitaine, rectifia-t-il. Votre mari ne vous a rien dit ?