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— Apparemment, il n’a pas très bien compris ce que vous lui vouliez hier soir. Ni à moi… En quoi mon poids et ma taille vous intéressent-ils ?

Il hocha la tête. Si elle jouait la comédie, elle était assez douée.

— Est-ce qu’on pourrait en parler ailleurs qu’ici ? Une salle d’attente n’est pas… l’endroit idéal.

Tout à coup, il grimaça et porta une main à sa joue droite.

— Qu’est-ce que vous avez ? demanda-t-elle aussitôt.

On était dans un cabinet dentaire après tout, et ce genre de mimique n’avait rien d’inhabituel ici.

— J’ai une douleur à une molaire depuis un petit moment. Ça doit être le fait d’être chez le dentiste qui la réveille. Une forme de somatisation…, ajouta-t-il en esquissant un sourire. Laissez tomber, je ne suis pas là pour ça.

Elle haussa les épaules.

— Venez dans mon cabinet. Puisque vous êtes là, autant en profiter pour examiner cette molaire.

Elle fit demi-tour et le précéda dans le couloir, ses talons attaquant gaillardement le parquet ciré, transperçant l’atmosphère feutrée. Il observa ses mollets musclés, ses épaules larges et ses hanches qui remplissaient bien la blouse et estima que cette femme-là était sans doute plus forte qu’il n’y paraissait.

Quand il prit place dans le fauteuil inclinable, il commença à se dire que ce n’était peut-être pas une si bonne idée de se livrer à un interrogatoire lorsque l’objet de celui-ci avait en main seringues et fraises et qu’on avait soi-même des zones aussi sensibles que gencives et émail à leur portée. Chaque fois qu’il entrait chez un dentiste, il ne pouvait s’empêcher de penser au film Marathon Man.

— Vous ne vous êtes pas raté cette nuit…, remarqua Zoé Fromenger en lorgnant les estafilades sur ses joues, son nez et son front, comme des coups de crayon rageurs déchirant du papier.

— Comme vous le savez, on a fait un petit tour en forêt, votre mari et moi.

— Ouvrez la bouche, dit-elle.

— J’ai des questions à vous poser.

— Après.

Il se le tint pour dit. On ne contrarie pas une dentiste. Elle se pencha vers lui dans un bruissement de nylon et un parfum agréable monta de ses vêtements, qui lui évoqua de lointains souvenirs, du temps où il avait une vie privée. Les instruments se frayèrent un passage obscène dans sa bouche, fouillant et fouissant sans la moindre retenue, crissant contre l’émail de ses dents comme des insectes de métal.

— Ce n’est pas la molaire, diagnostiqua-t-elle quand elle eut terminé, vous vous payez une belle inflammation de la gencive. Vous vous nettoyez souvent les dents ?

— Une fois par jour.

— Pas suffisant. Il faut le faire après chaque repas. Et utiliser des brossettes. Avec l’âge, vous avez les dents qui s’écartent et un tas d’impuretés se nichent dans les interstices.

Il se demanda fugacement si Zoé Fromenger choisissait ses partenaires en fonction de la qualité de leur dentition. Car il lui semblait de plus en plus évident que cette femme ne pouvait être celle d’un seul homme.

— On va procéder à un curetage. Je vais d’abord vous anesthésier…

Il faillit émettre une objection mais y renonça. Au point où il en était. Dix minutes plus tard, il avait un côté de la bouche totalement endormi. Peut-être était-ce le but escompté en fin de compte : le faire taire d’une manière ou d’une autre.

Il se redressa et Zoé Fromenger rangea ses instruments.

— Je vous écoute, dit-elle comme si c’était elle qui allait le questionner.

— Mes questions concernent principalement la présence de la voiture de votre mari, une DS4 rouge à toit blanc, sur le parking d’un centre commercial dans la nuit de mardi à mercredi vers 3 heures du matin, commença-t-il avec une élocution rendue approximative par l’anesthésie.

Il l’interrogea du regard.

— Gaspard m’a parlé de ça, répondit-elle, les dents serrées. Il doit y avoir une erreur. Il s’agit forcément d’une autre DS4…

— Vous confirmez que votre mari était bien à la maison cette nuit-là ?

— Catégoriquement. Pourquoi vous avez besoin de savoir ça ?

Il plongea une main dans une poche de son blouson, en ressortit le même cliché qu’il avait montré à Gaspard Fromenger : l’agrandissement de la plaque d’immatriculation. Il la vit pâlir.

— Je ne comprends pas… Il doit y avoir une erreur…

Il laissa passer un silence.

— Madame Fromenger, est-ce que vous avez utilisé la voiture de votre mari dans la nuit de mardi à mercredi pendant qu’il dormait ? demanda-t-il soudain.

Zoé Fromenger cligna nerveusement des paupières.

— Non !

— Et une autre nuit ?…

Pas de réponse.

— Je vais avoir besoin de votre téléphone, décida-t-il.

— Pour quoi faire ?

— Voir s’il n’a pas activé quelques bornes dans ou autour de Toulouse cette nuit-là ou une autre nuit…

— Vous avez le droit de faire ça ?

— J’ai non seulement le droit mais toutes les autorisations requises.

Elle regarda vers le sol.

— J’ai utilisé sa voiture… mais pas cette nuit-là… une autre nuit… La mienne est au garage…

Elle cherchait ses mots.

— C’était une urgence…

— Quel genre d’urgence ?

Elle leva les yeux vers lui. Servaz y lut un mélange de culpabilité, de défi et de tristesse.

— J’ai une relation avec un autre homme… Il voulait me voir tout de suite. Il avait quelque chose d’important à me dire, mais pas au téléphone…

— Quand est-ce que ça s’est passé ?

— Dans la nuit de mercredi à jeudi.

— Son nom ?

Elle le transperça du regard.

— Vous savez bien de qui il s’agit puisque vous êtes ici…

— Erik Lang ?

Elle hocha la tête.

— Vous n’avez pas eu peur que votre mari découvre que vous étiez sortie ?

— Mon mari a le sommeil très lourd, capitaine, il a un métier épuisant. Et il a l’habitude de mes insomnies. Et puis, Erik a insisté… C’était vraiment urgent, selon lui.

— Que voulait-il ?

Elle hésita.

— Madame Fromenger, vous connaissez les termes obstruction à la justice ?

— Me dire qu’on devait arrêter de se voir pendant quelque temps… Et ne plus se parler au téléphone. Il voulait me le dire en personne. Avant de couper tout contact…

Il lui jeta un regard acéré.

— Il y a longtemps que ça dure, Erik Lang et vous ?

— Deux ans.

— Vous l’avez rencontré comment ?

— C’était un de mes patients…

— Votre mari n’est pas au courant ?

— Non !

Il se pencha vers elle.

— Madame Fromenger, est-ce que votre mari est quelqu’un de violent ?

Zoé Fromenger blêmit. Il surprit à nouveau de la tristesse dans ses yeux. Servaz souleva la manche de sa blouse. Il y avait un bleu sur son poignet.

— C’est lui qui vous a fait ça ?

— Ce n’est pas ce que vous croyez. On s’est disputés hier soir à cause de cette histoire de voiture. Il voulait savoir si c’était moi qui étais au volant. Il m’a attrapée par le poignet et je me suis libérée un peu trop violemment.

Bien sûr, pensa-t-il.

— Rémy Mandel, ça vous dit quelque chose ?