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— Qui ça ?

Il répéta le nom.

— Non.

— Un des fans d’Erik Lang, il ne vous en a jamais parlé ?

— Non. Pourquoi l’aurait-il fait ?

— Ce qui nous ramène à ma première question, dit-il. La présence de la voiture de votre mari sur le parking d’un centre commercial la nuit de mardi à mercredi vers 3 heures du matin. Vous n’avez aucune explication ?

Elle n’en avait pas.

À l’heure du déjeuner, il avait tellement mal à hauteur du sternum qu’il se mit à envisager le pire. Une angine de poitrine. Un problème cardiaque… Il avait produit un effort très violent la veille… et s’il était sur le point de faire un infarctus ? Ses artères coronaires s’étaient-elles durcies et rétrécies avec l’âge sans qu’il y prenne garde ? Il allait avoir cinquante ans… La douleur broyait sa cage thoracique dans un étau et cette sensation de serrement commençait à l’oppresser et à l’angoisser au plus haut point. Chaque respiration, chaque mouvement lui arrachait une grimace et il évitait soigneusement de respirer trop fort, mais, de temps en temps, comme pour savoir jusqu’où cela pouvait aller, il prenait une inspiration aussi profonde que possible et alors la douleur explosait dans sa poitrine et lui coupait le souffle.

Il chercha sur Internet les symptômes de l’infarctus et lut : pression dans la poitrine, douleur irradiant vers le bras gauche (et plus rarement le bras droit), suées, souffle court, vertiges. Il les avait pratiquement tous… D’ailleurs, il lui suffisait d’y penser pour éprouver une sorte de vertige et se mettre à transpirer.

Il appela son médecin traitant mais tomba sur un standard où on lui expliqua qu’il ne serait pas reçu avant deux semaines. Il fit valoir qu’il s’agissait d’une urgence et la personne au bout du fil — après lui avoir posé quelques questions sur un ton ouvertement sceptique — ramena ce délai à vingt-quatre heures.

— Prenez des antalgiques en attendant, lui dit-elle. C’est sûrement une côte fêlée si vous vous êtes cogné hier.

— Laissez tomber.

On pouvait crever dans ce pays. Meilleur système de santé au monde, tu parles. On ne cessait de rogner sur tout, même sur les dépenses de santé. Il fila aux urgences. Trois heures d’attente dans un couloir au milieu de brancards, de patients abattus et de proches à cran. Un vrai foutoir et des soignants débordés, stressés, découragés qui tentaient de faire face avec les moyens du bord. Il joignit Charlène, lui demanda de passer prendre Gustav à la sortie de l’école. Fut enfin interrogé par un jeune interne et une infirmière. En d’autres circonstances, il aurait décampé depuis longtemps, mais la douleur ne le laissait pas en paix une minute.

— Radio, décréta l’interne après qu’il eut exposé son cas. Une nouvelle heure d’attente au cours de laquelle il envisagea les pires scénarios imaginables — y compris qu’il allait s’écrouler foudroyé en plein hôpital — et il revenait avec ses radiographies sous le bras. Il était 17 h 30.

— Vous avez deux côtes cassées, conclut l’interne en les examinant. Rassurez-vous, ça n’est pas grave en soi, car il n’y a pas eu de déplacement. C’est plutôt une bonne nouvelle. Mais chacun de vos mouvements met à contribution les nerfs intercostaux qui, comme leur nom l’indique, sont situés dans les espaces entre les côtes et innervent toute la paroi thoracique. Je vais vous rédiger une ordonnance avec un antalgique pour diminuer la douleur et un myorelaxant pour détendre les muscles qui font pression sur les nerfs. Mais sur ce genre de douleur, croyez-moi, leur efficacité est très limitée. Le seul traitement, c’est le repos. Je vais vous prescrire aussi un arrêt de travail.

— Non. Je n’ai pas le temps de me reposer, trancha-t-il.

L’interne haussa les épaules. Il était habitué aux patients récalcitrants.

— Dans ce cas, on va vous faire un strapping des côtes. Ça vous soulagera un peu. Mais il faut laisser le temps faire son œuvre, M. Servaz. Ça va prendre plusieurs semaines, peut-être même des mois. Et surtout, surtout évitez tout choc et toute sollicitation excessive de votre cage thoracique, d’accord ?

On le fit déshabiller et l’infirmière s’approcha de lui avec une grande bande adhésive. Elle mesura la distance entre son sternum et sa colonne vertébrale à l’aide de l’Elastoplast et découpa six rubans de même longueur et de six centimètres de large. Elle colla le premier à même sa peau, en partant du sternum puis en tirant dessus et en passant sous le mamelon droit tout en inclinant la bande légèrement vers le bas. Il grimaça quand elle l’appuya sur ses côtes cassées. Elle fit ainsi le tour de son flanc droit et termina dans le dos, au bord de l’épine dorsale. Elle renouvela l’opération avec le deuxième ruban, en démarrant sous le premier et en remontant cette fois, les croisant pour décrire un X aplati. Elle appliqua de la même façon les six bandes parallèles trois par trois, chaque série de trois croisant l’autre série.

— Les croiser permet un meilleur maintien, lui expliqua-t-elle en posant ses doigts froids sur son torse.

Il avait l’impression d’avoir tout le côté droit pris dans un corset. Il se rhabilla précautionneusement et les remercia.

— Faites-moi une faveur, lui dit l’interne. Ne serait-ce que pour le temps qu’on vous a consacré. Rentrez chez vous et reposez-vous au moins jusqu’à demain.

Il ne promit rien — sinon qu’il allait y réfléchir. Il se sentait déjà mieux.

À 18 heures précises, il ressortait du CHU et montait dans sa voiture. La douleur était toujours présente mais — soit effet de l’antalgique et du myorelaxant qu’on lui avait fait avaler, soit celui des bandes qui le corsetaient, soit effet placebo dû à sa visite — elle était moins intense. Il s’arrêta dans une pharmacie sur la route de Narbonne et présenta son ordonnance. Bon, se dit-il, il avait une gencive neuve et une cage thoracique en voie de guérison : il était de nouveau d’attaque…

En sortant de la pharmacie, il roula vers le centre et utilisa son pare-soleil « POLICE » pour se garer en double file sur le boulevard Lazare-Carnot, devant la Fnac. Il grimpa à l’étage librairie, fit une razzia sur les romans d’Erik Lang parus après 1993, passa commande de ceux qui n’étaient pas en rayon et ressortit.

Il allait remonter dans sa voiture quand il éprouva une démangeaison familière à la base du cou, entre la cinquième et la sixième cervicale. Comme un minuscule influx nerveux circulant dans sa moelle épinière, un message sensoriel allant de la périphérie vers le centre. Quelqu’un l’observait… Avec le temps, il avait acquis un véritable instinct pour ce genre de choses.

Il se retourna, balaya le boulevard. La pluie qui tombait depuis 17 heures était en train de se changer en neige.

Il avait dû se tromper.

Personne.

Je les observe. Je les vois.

Je sais qui ils sont, et comment ils vivent. Qui peut dire de quoi on est capable par amour ? Pour un homme qui a vécu toute son existence à travers les mots, le spectacle de la vraie vie s’apparente à la découverte d’une autre planète. Je suis assis au volant de ma voiture, ou planté debout sur un trottoir, ou dans un café à épier à travers la vitre embuée et à écouter les conversations au comptoir, et je les vois, je les observe à leur insu tandis qu’ils continuent à vivre leur vraie vie devant mes yeux, à jouer à leurs vrais jeux, à aimer d’un vrai amour. Un coléoptériste scrutant des dynastes, des chrysomèles, des carabes et des lucanes, voilà ce que je suis… Savez-vous qu’il existe environ 40 000 espèces de carabes et 37 000 de chrysomèles ? Non, bien sûr, vous ne le savez pas. Je ne les quitte pas des yeux et, chaque jour, j’en apprends un peu plus sur eux… C’est le soir qu’ils se livrent le plus, qu’ils se mettent à nu sans s’en rendre compte. Quand leurs maisons et leurs appartements sont éclairés et qu’il fait nuit noire dehors, quand ils n’ont pas encore tiré les rideaux, fermé les volets sur leurs vies secrètes. C’est le moment où j’entre chez eux à leur insu — et où je les vois.