Je sais qui ils sont…
Elle, la très belle femme rousse qui garde l’enfant blond, l’enfant du flic — est-ce qu’elle couche avec son père ? Tu es si belle… Tu le regardes avec tant d’amour, le même amour que tu as pour son fils. Celui que tu as appelé Gustave à la sortie de l’école… Je te vois ôter une barrette dans ta flamboyante chevelure rousse et la libérer, la secouer comme si tu allumais un feu, t’apercevoir, en soutien-gorge noir sur ta peau si blanche, que tu n’as pas tiré les rideaux et qu’on peut te voir. En cela, tu as bien raison… On sous-estime les regards extérieurs, la curiosité d’autrui… Tu jettes un coup d’œil dehors et je vois tes seins parfaits l’espace d’un instant, contenus dans les bonnets.
Et les enfants qui jouent à travers la maison. J’entends leurs bruits d’enfants. Ce sont des enfants turbulents et joyeux, exubérants et espiègles, normaux en somme. Et je pense à ma propre enfance — qui ne fut ni turbulente, ni joyeuse, ni normale… Mon père était un lucane, il me broyait avec ses puissantes mandibules mentales, ma mère une chrysomèle. Moi, je suis un carabe, incapable de voler. C’est ce qu’ils ont fait de moi.
Et puis, il y a l’homme qui t’embrasse sur la bouche en rentrant et qui prend ses enfants dans ses bras. Ton mari… L’adjoint de l’autre… Il a l’air rusé. Mais moins rusé que son patron. Le père de Gustave. Ce policier habile. Servaz. Lui est vraiment dangereux… Lui, il faut s’en méfier. Lui, c’est un fourmilion — ce terrible insecte prédateur qui creuse un piège mortel dans le sable, une fosse au fond de laquelle il se cache et où il attend qu’un autre malheureux insecte tombe directement entre ses mâchoires. Une force invincible le pousse, une rage muette — ça se lit sur son visage. Il n’est jamais en repos. Il ne sera pas en repos tant qu’il n’aura pas découvert le fin mot de cette histoire, le fourmilion.
Mais il a un point faible. Je l’observe en ce moment même par la fenêtre de la maison de ses amis, assis tranquillement dans la voiture, tandis que la radio diffuse I Feel Love de Donna Summer.
11.
Vendredi
Terreur
Charlène Espérandieu portait une robe en tricot noir près du corps qui s’arrêtait vingt centimètres au-dessus du genou, serrée à la taille par une large ceinture et une grosse boucle ronde, des bottes en cuir noir souple, montantes, et la section de ses jambes parfaites comprise entre le bas de la robe et le haut de ses bottes était gainée d’une résille au dessin complexe fait de losanges et de croix dont la vision fit battre son sang quand elle l’accueillit sur le seuil de sa maison. Elle avait également posé un bonnet de laine torsadée sur ses cheveux aussi roux et flamboyants qu’un feu d’automne, ses joues étaient rougies par le froid et elle possédait toujours la même sorte de beauté qui lui avait fait se dire un jour qu’il avait en face de lui la plus belle femme de Toulouse.
Il n’était pas facile d’ignorer toute cette beauté quand on s’adressait à elle et il était sûr que celle-ci avait dressé entre Charlène Espérandieu et les autres une forme de distance qui l’avait obligée à redoubler d’efforts pour être traitée comme le commun des mortels.
— Salut, dit-elle.
— Salut.
Il y avait toujours entre eux le même mélange de gêne et d’attirance — une ambiguïté qu’aucun des deux ne s’était jamais décidé à lever, car ils savaient que cela aurait eu des conséquences incalculables pour leur entourage comme pour eux-mêmes.
Gustav apparut au coin de la maison et courut vers lui à travers le jardin gagné par la nuit. Pas encore de « papa », mais pareil accueil faisait quand même chaud au cœur. Il pressa son fils contre lui en ébouriffant ses cheveux pleins de flocons qui, cependant, ne tenaient ni au sol ni dans la chevelure de son garçon.
— Il profite du jardin… Ça va ? demanda-t-elle en lorgnant les coupures sur son visage. Vincent m’a raconté pour hier…
Elle entoura l’enfant de ses bras. Charlène et Gustav s’entendaient presque aussi bien qu’une mère et son fils. C’était elle qui avait aidé Martin à apprivoiser le garçon au début, quand celui-ci réclamait son autre père à cor et à cri. Quand ils angoissaient chaque jour à l’idée que des complications postopératoires allaient survenir et mettre la vie de Gustav en danger. Quand il avait repris la direction de l’hôtel de police après son exclusion temporaire. Chemin faisant, Charlène s’était attachée à Gustav. Encore aujourd’hui, elle ne faisait jamais défection quand il s’agissait de s’en occuper. C’était, du reste, quelque chose qu’il avait noté chez elle dès leurs premières rencontres : cet instinct maternel profondément enraciné, plus fort que tout.
Il dit à son fils d’aller s’asseoir dans la voiture et remercia.
— Il a l’air bien, dit-elle à voix basse.
Il lui sourit, comme pour la rassurer. Elle savait comme lui que Gustav était loin d’être tiré d’affaire. Un an après la transplantation, complications vasculaires, biliaires, digestives, rejet du greffon, insuffisance rénale chronique et surtout complications infectieuses (qui survenaient dans plus de 60 % des cas de transplantation hépatique chez l’enfant) étaient autant d’épées de Damoclès suspendues au-dessus de sa tête. Il avait lu les chiffres. La plupart des équipes rapportaient un taux de survie à un an de 80 à 90 %. Il tombait de 70 à 80 % entre cinq et dix ans. Quant au taux de survie du greffon, il variait entre 50 et 70 %. Ce qui signifiait que Gustav — s’il survivait — avait presque une chance sur deux de devoir un jour subir une re-transplantation. Certaines nuits, il se réveillait en sueur, plein de terreur à cette idée.
— Tu veux voir Flavien et Mégan ? demanda-t-elle en montrant la maison.
— Une autre fois, dit-il.
Elle hocha la tête et disparut.
Cette nuit-là, calé contre les oreillers, les livres étalés en vrac sur la couette, un verre d’eau et un tube d’antalgique à portée de main sur la table de nuit — et tandis que la neige descendait silencieusement derrière la vitre —, il se remit à lire dans le halo de la lampe encerclé de ténèbres.
Les heures passant, il se laissa progressivement gagner par les mots de Lang. C’était une lecture pénible — même si d’autres devaient la trouver fascinante —, surtout à cette heure où le silence régnait. Il n’était pas quelqu’un de particulièrement impressionnable : il avait affronté des ennemis autrement redoutables qu’un romancier armé de sa seule imagination et d’un traitement de texte — mais il devait bien reconnaître que Lang connaissait son affaire quand il s’agissait d’inoculer dans l’esprit du lecteur un sentiment grandissant de malaise et d’inquiétude.
Le poison de ces lignes agissait lentement mais, au bout d’un moment, il se sentit pris au piège de ces images et des pensées de l’auteur comme s’il était englué dans une toile d’araignée, alors même que l’araignée demeurait invisible. En les lisant, il avait parfois la sensation de tâtonner dans le tréfonds glissant d’une âme dégoûtante. Car ce que racontait Lang, tout autant que sa façon de le raconter, était répugnant. Ce n’était pas tant les meurtres qu’il décrivait avec force détails complaisants, ni même les motivations sordides de ses personnages — avidité, jalousie, haine, vengeance, folie, névroses —, mais l’atmosphère lugubre, la voix de l’auteur qui sortait de la nuit pour lui parler dans l’oreille et le triomphe presque constant, à la fin, du mal sur le bien.