Il aurait parié que Lang écrivait nuitamment, dans la solitude et le silence. Un oiseau de nuit… qui couchait ses propres démons sur le papier. Où ses fantasmes prenaient-ils leur source ? Le type qui avait créé cet univers romanesque n’appartenait pas à la même espèce que lui — il était d’une autre race. Celle des fous, des poètes… et des meurtriers ?
Comme la dernière fois, la première lecture, cependant, n’apporta aucun élément nouveau en ce qui regardait l’enquête. Rien que cette inquiétude lentement distillée qui lui flanqua la chair de poule quand il ouït des pas derrière la porte, à l’autre bout de l’appartement. La personne avait dû se tromper d’étage car, après quelques secondes, il l’entendit redescendre.
Mais, dès le deuxième roman, son attention s’aiguisa et il éprouva le frisson de la familiarité déjà expérimenté avec La Communiante il y a vingt-cinq ans et avec Le Dieu écarlate la nuit précédente. Un roman intitulé Morsures. Il faisait partie de ceux dont il venait de faire l’acquisition et, dans les rayons du magasin déjà, le titre avait évidemment attiré son attention. D’emblée, dès les premières lignes, il sentit le vertige revenir : « Elle gisait sur le sol dans une position antinaturelle, couchée sur le flanc, on eût dit qu’elle courait à l’horizontale, jambes et bras repliés. Son visage était enflé et méconnaissable. Mais ce furent surtout les serpents qui grouillaient autour d’elle qui provoquèrent chez lui ce mouvement instinctif de répulsion. »
Il regarda la date de publication : 2010. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Une fois de plus, la vie — ou plutôt la mort — imitait la fiction d’Erik Lang… Une fois de plus, les fanstasmes de l’auteur étaient sortis des pages pour prendre corps dans la réalité.
Il poursuivit sa lecture. Ne trouva aucun autre lien. Laissa tomber le livre et passa au suivant. Rien, là non plus. Il fouillait de plus en plus fiévreusement dans la masse des livres étalés devant lui, avec les taches de couleur de leurs couvertures criardes qui évoquaient les collections de poche des années 1960 et qui formaient un patchwork sur la couette.
Il tendit le bras et attrapa un autre volume. L’ouvrit et se remit à lire en diagonale.
Il lui fallut près d’une heure pour en venir à bout mais, quand il le referma, il était de nouveau en proie au vertige et à la sensation que la température dans la pièce avait chuté. Car le roman, intitulé L’Indomptée, racontait l’histoire d’une jeune femme de vingt ans ramenant de nombreux hommes chez elle, flirtant avec eux, mais refusant toute pénétration jusqu’au jour où elle était violée et tuée. La protagoniste était une très belle femme blonde aimant exercer son pouvoir sur les hommes mais qui ne les laissait entrer, selon les mots de l’auteur, « ni dans son corps ni dans son cœur ». Habité par ce poisseux sentiment de familiarité et de malaise au cœur de la nuit, Servaz songea à une autre jeune vierge qui n’avait pas été violée mais bel et bien tuée.
Puis il revit l’homme hautain, arrogant, plein de morgue, qui les avait reçus vingt-cinq ans plus tôt. Et l’homme brisé, accablé par la mort de son épouse, qu’il avait découvert deux jours auparavant. Quel rapport entre les deux ? Il prenait des notes et il fut frappé par le nombre de fois où les mots « mort », « nuit », « froid », « crime », « folie », « peur » revenaient. Mais aussi d’autres récurrences moins attendues : « foi », « amour », « hasard ». Dans La Communiante, c’était le mot « trinité » qui se répétait. Ambre, Alice et Erik Lang avaient-ils formé une sorte de trinité ? De quelle nature ? Maléfique ? Amoureuse ?
Il se rendit compte que, plus il avançait dans sa lecture, plus le double meurtre de 1993 revenait l’obséder comme il l’avait fait à l’époque. Les deux sœurs prenaient petit à petit le pas sur la mort d’Amalia. Échappées du plus lointain de son passé de flic, elles étaient de nouveau là, devant lui, accoutrées de leur robe blanche, le regardant fixement et attendant… quoi ? Qu’il trouve enfin le vrai coupable ?
Parallèlement, il commençait à discerner des lignes de force, des constantes dans l’œuvre de Lang. Et il devait bien reconnaître à l’écrivain un certain talent pour restituer les atmosphères les plus sinistres, planter un décor, évoquer une forêt, une lande, un crépuscule descendant sur une colline ou sur une ferme en ruine, tout un théâtre d’ombres à la puissance d’envoûtement indéniable. Même si Lang recourait parfois aux clichés les plus éculés, il avait assez de savoir-faire pour relever un aliment un peu fade d’une sauce plus épicée et assez de folie en lui pour qu’un vrai souffle traversât ses pages. Au bout du compte, la densité, la force et la cohérence de cet univers livré à la barbarie, au meurtre et au désastre étaient indiscutables.
À la fin de la nuit, quand il eut refermé le dernier volume, il était au bord de l’épuisement. Il avait accompagné Lang et ses personnages dans des cloaques où des jeunes gens tombaient comme des mouches victimes d’overdose, dans des appartements où des enfants tuaient leurs riches parents pendant leur sommeil pour toucher plus vite leur héritage, dans des ruelles où des prostituées croisaient la route du sinistre Ange de la Rédemption, dans des bois, des trains de nuit meurtriers, sur une île où les membres d’une secte se livraient au cannibalisme rituel et à la coprophalgie. Il se sentait à la limite de l’indigestion.
Il repoussa les livres à l’autre bout du lit et s’allongea. Ses yeux se fermaient, le sommeil l’emportait. Sa dernière pensée fut qu’il devait contacter un groupe d’anciens flics à la retraite auquel appartenait, il le savait, Léo Kowalski.
Un groupe qui se penchait bénévolement sur des cas de disparition jamais élucidés, en collaboration avec l’OCDID : l’Office central chargé des disparitions inquiétantes de personnes.
Il était 5 heures du matin.
12.
Samedi
Disparue
Le lendemain matin, il prit la route du Tarn. Empruntant l’A68, puis la N126 à partir de Gragnague. À la hauteur de Cambonlès-Lavaur, il quitta la nationale pour une départementale qui se mit à serpenter parmi les collines, grimpant et descendant dans un paysage qui n’était pas sans évoquer la Toscane, avec ses bosquets, ses sites médiévaux, son ciel limpide et ses fermes montant parcimonieusement la garde sur les crêtes. Il était 9 h 45, le matin du 10 février.
Il avait dû passer quelques coups de fil afin d’obtenir le numéro de Kowalski. Une femme lui avait répondu.
— Passez vers 10 heures pour le café, avait-elle dit d’une voix douce. Il sera rentré de sa marche.
La route plongea dans un petit vallon touffu, avec un panneau indiquant la proximité d’un centre équestre qui demeura cependant invisible, vira devant une ruine aux murs à demi effondrés, remonta vers le sommet où elle franchit un large chemin clair et droit qui était tout ce qui subsistait d’une antique voie romaine, puis amorça un virage en épingle à cheveux qui lui révéla un vaste paysage avec — sur l’éminence suivante — un château au milieu des arbres.