Il longea une nouvelle ferme dans laquelle un chien s’égosilla et emprunta une allée gravillonnée qui s’enfonçait dans un petit bois. Quand il en émergea, la bâtisse se dressait devant lui, entourée de terrasses, et il se demanda comment Kowalski avait pu s’offrir pareille acquisition.
Le flic à la retraite l’attendait au bout du chemin, dans l’ombre d’un chêne. Servaz faillit ne pas le reconnaître. Les ans n’avaient pas épargné Léo Kowalski. Il avait en partie perdu ses cheveux et sa barbe rousse avait blanchi. En descendant de voiture et en marchant vers lui, Servaz vit que le bonhomme avait maigri. Il calcula qu’il devait avoir dans les soixante-quatorze ans.
— Martin, dit le retraité, si je m’attendais…
La poignée de main, elle, n’avait rien perdu de sa vigueur. Kowalski broya la sienne et le sonda : le regard de loup était toujours présent. Puis Ko s’avança entre deux piliers de pierre rongés par les intempéries.
— J’ai suivi tes exploits dans la presse, lança-t-il. Je savais que tu ferais un bon flic. Mais à ce point-là…
Il nota que Kowalski laissait la fin de ses phrases en suspens. Il semblait content de le voir, mais sans plus. Ko avait été en son temps une légende au sein de la police toulousaine. Peut-être n’était-il pas si ravi que ça de voir la notoriété de son ancien protégé dépasser la sienne. Et pourtant… Servaz devait bien reconnaître que, malgré leurs différences, Ko était celui qui, le premier, avait fait de lui un vrai flic. Avant d’être intégré à son groupe d’enquête, il ne connaissait pratiquement rien au métier. Ce qu’on lui avait enseigné à l’école lui avait été infiniment moins utile que ce qu’il avait appris auprès du loup rouge, y compris les travers qu’il ne voulait pas reproduire. Grâce à Ko, Servaz avait appréhendé les rudiments du métier — et aussi le genre de flic qu’il ne voulait pas être. C’était Ko — ses qualités d’enquêteur, ses méthodes comme sa part d’ombre — qui l’avait défini en tant que policier, tout comme c’était l’enquête de 2008 qui avait fait de lui l’enquêteur qu’il était aujourd’hui.
Ils grimpèrent les marches du perron et entrèrent dans un vestibule assez petit, eu égard à la taille de l’édifice. Kowalski poussa une porte sur sa droite et ils pénétrèrent dans un salon aux dimensions raisonnables mais nanti d’une cheminée assez vaste pour y cuire un sanglier et d’un lointain plafond à caissons qui avait l’air d’époque. Aux murs, des portraits d’ancêtres qui n’étaient certainement pas ceux du retraité.
— Impressionnant, fit Servaz.
L’ancien chef de groupe le regarda de biais.
— Bel exemple d’interrogatoire indirect, commenta-t-il. Tu veux savoir comment j’ai pu me payer un truc pareil ? C’est simple. Tribunal de grande instance, le bien venait d’être saisi. J’ai reçu le bon coup de fil au bon moment. Les vraies bonnes affaires, c’est là qu’on les fait… Je fais les travaux moi-même, ça m’occupe. Et je loue la dépendance à des touristes sept mois sur douze. Avant, je me levais chaque matin avec un but précis et je me couchais de la même façon. Aujourd’hui, je cherche à quoi consacrer mes journées.
Un pas grinça sur le parquet et Servaz se retourna. Une femme maigre aux cheveux raides et gris se tenait sur le seuil. Elle avait des cernes noirs sous les yeux et un air modeste. Pas vraiment les critères du canon kowalskien au temps de sa splendeur quand, de l’aveu même du chef de groupe, il partait « en chasse ».
— Ma femme, dit Kowalski succinctement.
Elle salua, posa le plateau avec la cafetière et les tasses et disparut.
— Ce qu’est devenue la police aujourd’hui, dit Ko en faisant le service, j’en ai honte. Ces flics qui sont passés à tabac et personne ne moufte. Ces bagnoles de service caillassées ou incendiées. Ces vidéos qui circulent sur Internet où on voit la police humiliée, ridiculisée… Putain, mais où on va ? Y a donc plus personne qui ait des couilles dans ce pays ?
Le Ko d’antan — le loup enragé — n’était pas si loin, en fin de compte. Il n’avait pas pris un gramme de sagesse avec l’âge. C’était la même brute, le même feu.
— Vingt-cinq ans et pas une visite, pas une nouvelle, dit-il soudain, et tout à coup te voilà… J’imagine que c’est pas par nostalgie…
Il plongea ses yeux dans ceux de Servaz. Léo Kowalski n’avait rien perdu de son autorité naturelle. Ni de sa colère. Martin eut envie de répondre que rien ne l’empêchait non plus de se manifester pendant toutes ces années. Depuis son entrée dans la vie professionnelle, il avait passé plus de temps avec ses collègues qu’avec quiconque, y compris son ex-femme Alexandra ou sa fille. Et pourtant, lorsque certains d’entre eux avaient pris leur retraite, ils n’avaient plus donné signe de vie. Pas un mot, pas une lettre, pas un appel. Pourtant, il était facile à trouver. Il s’était renseigné : ces retraités-là n’avaient donné signe de vie à personne. Ils avaient balayé d’un revers de la main quarante ans de leur existence, brûlé leurs vaisseaux derrière eux… Éprouvaient-ils un tel ressentiment à l’égard de leur passé ? Kowalski, lui — Servaz le savait —, n’avait nullement renié son métier d’antan.
— Je me suis laissé dire qu’avec d’autres flics à la retraite comme toi vous enquêtiez sur des affaires de disparition non résolues, en liaison avec l’OCDID et les associations qui recherchent des personnes disparues.
— Exact, répondit Ko d’un ton prudent. J’aurais pu être bénévole aux Restos du cœur, mais je me suis dit que mes compétences seraient mieux employées de cette façon.
— Des affaires pour certaines très anciennes…
— Toujours exact.
Servaz goûta le café. De la lavasse.
— Il est clairet, hein ? J’ai été opéré du cœur. Depuis, Évangeline le fait comme ça. Elle n’a pas envie de rappeler le SAMU à 4 heures du matin par une nuit d’hiver. J’ai beau lui dire que je ne risque rien… que ça n’a rien à voir avec le café. Alors, cette affaire très ancienne, c’est quoi ?
Servaz reposa sa tasse.
— Je cherche une jeune fille qui aurait pu disparaître dans la région il y a longtemps…
— Quand ?
— 93…
Ko resta silencieux, mais Servaz vit les muscles jouer sous ses joues couperosées.
— Blonde, cheveux longs… Dans les vingt ans, poursuivit-il.
— Pu disparaître ?
— Oui. Je veux savoir s’il y a eu ou non une disparition de ce genre.
— Quand en 93 ?
Il fixa Ko.
— Disons vers la fin mai ou au cours du mois de juin…
Le regard fusa comme un copeau de métal d’une machine-outil.
— OK. Donc, tu cherches une jeune fille ayant le même profil qu’Ambre et Alice Oesterman qui aurait disparu dans la période où elles ont été tuées, c’est bien ça ?
Trinité, pensa Servaz. Il acquiesça.
— Si tu me disais exactement où tu veux en venir ?
Servaz le lui dit. Kowalski l’écouta sans un mot. Puis il reposa lentement sa tasse. Sa main tremblait. Ses yeux étincelaient.
— Putain, s’exclama l’ancien flic. Je n’arrive pas à y croire… Après toutes ces années… Tu as toujours voulu être au-dessus des autres, hein ? Déjà à l’époque, tu te croyais supérieur à nous… Tu nous considérais comme des moins-que-rien. Tu crois vraiment qu’on aurait pu se planter à ce point ?