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— C’est facile à vérifier, dit Servaz sans relever l’insulte. Si une telle disparition a eu lieu, il y a bien quelqu’un dans votre petit groupe de retraités qui a dû en entendre parler.

— Ta théorie du type dans l’ombre qui tirait les ficelles, dit Ko, pensif. Un fantasme, cracha-t-il avec la même colère. Je n’arrive pas à comprendre qu’après toutes ces années tu t’obstines à… (Son regard s’éclaira brutalement.) C’est à cause de l’écrivain, c’est ça ? Ouais, bien sûr. Sa femme a été assassinée… C’est bien ça ? À qui auraient-ils confié l’affaire sinon à leur meilleur élément ? Et toi, bordel, tu as replongé dans le truc…

Il suivait l’actualité, en tout cas. Mais, après tout, cela avait fait la une de La Dépêche.

— À l’époque, Cédric Dhombres a dit qu’il y avait quelqu’un derrière lui. Quelqu’un d’impitoyable.

— Conneries ! Enfin, merde, tous les coupables cherchent à faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre !

— C’est pour ça qu’il s’est suicidé en s’accusant de tout… Tu vas m’aider, oui ou non ? Je veux juste savoir si une telle disparition a pu avoir lieu dans les jours ou les semaines qui ont suivi le meurtre d’Alice et Ambre.

— Non, mais tu t’entends ? dit Ko en se levant. Alice et Ambre… Comme si elles faisaient partie de la famille ! Je vais passer quelques coups de fil. Reste ici.

Il s’était remis à pleuvoir. Ko conduisait son vieux coupé Saab sous une pluie battante et Servaz eut l’impression de retourner dans le passé, quand ils s’étaient rendus chez les parents des deux sœurs, dans cette maison écrasée par le deuil, quand ils avaient fouillé les chambres — lui celle d’Ambre, Kowalski celle d’Alice. Maintenant qu’il y pensait, Ko ne lui avait rien dit de ce qu’il y avait trouvé, s’il avait trouvé quoi que ce soit.

— Où est-ce qu’on va ? demanda-t-il.

— Tu verras.

L’expression de l’ancien flic était impénétrable. Depuis qu’ils étaient partis, il n’avait pas desserré les dents. Une couverture sale recouvrait la banquette arrière et une odeur de chien flottait dans l’habitacle. Sous ce ciel plombé, les collines du Tarn ne ressemblaient plus du tout à la Toscane et leurs respirations déposaient une buée de plus en plus opaque sur les vitres.

— Tu t’es toujours cru meilleur que les autres, hein ? répéta Ko comme si cette question le hantait. Tu la jouais déjà solo à l’époque : le groupe, t’en avais rien à foutre. Et aujourd’hui, ta notoriété t’est montée à la tête, Martin.

Servaz se sentit fatigué tout à coup. Était-ce la chaleur qui régnait dans l’habitacle, le ronflement régulier du moteur ou ce café trop clairet qu’il avait avalé ? Il avait les paupières étonnamment lourdes.

— Quoi ? dit-il.

— Il a toujours fallu que tu mettes ton nez partout… Putain, déjà en ce temps-là… T’as pas idée de la façon dont ça m’énervait…

La tête lui tournait. Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Il aurait dû dormir davantage.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda Ko. Ça n’a pas l’air d’aller.

— Si, si, ça va.

Kowalski avait passé ses coups de fil dans une autre pièce. Cela avait duré une bonne vingtaine de minutes. Et puis il était revenu dans le salon et avait demandé à Servaz de le suivre.

— Tu as pu joindre quelqu’un ? demanda-t-il. Vous avez trouvé quelque chose ?

— Ouais, ouais…, dit l’ancien flic de façon évasive.

Soudain, Ko donna un coup de volant pour quitter la départementale et ils roulèrent sur un chemin cahoteux, s’enfonçant sous une cathédrale d’arbres, une longue nef de végétation au bout de laquelle il apercevait, derrière le rideau de pluie, la forme noire d’un bâtiment.

— C’est pour ça que je te gardais près de moi à l’époque, que j’ai fait de toi mon adjoint : pour avoir un œil sur toi…

La voix était froide, maîtrisée — plus du tout en colère — et Servaz sentit un chatouillis courir de la base de son crâne à sa colonne vertébrale.

La bande de hautes herbes au milieu du chemin fouettait le bas de caisse, de grosses gouttes tombaient des arbres et s’écrasaient sur le pare-brise. À cause des cahots, ils bondissaient sur leurs sièges tels des cavaliers sur leur selle et la douleur donna un coup de stylet dans son flanc. Il grimaça.

— Je croyais que c’était parce que tu m’aimais bien, dit-il, stupéfait.

L’ancien flic émit un ricanement. Toussa. Deux fois. La buée plongeait le paysage alentour dans un brouillard.

— Qu’est-ce qui te fait croire que je t’aie jamais apprécié ? Je te détestais au contraire, balança-t-il froidement. Tu n’étais qu’un petit con sorti de la fac qui avait obtenu son poste par piston. Et tu te prenais pour une lumière… Je savais bien que, sous tes airs modestes, tu étais le connard le plus orgueilleux du monde. Mais tu avais ton oncle au-dessus de toi, alors j’ai fait semblant de t’aimer, je t’ai mis dans ma poche pour avoir la paix et que personne vienne m’emmerder. Jusqu’à cette nuit où tu nous as craché à la gueule en prenant la défense de cet écrivain…

Servaz se demanda s’il avait bien entendu. Kowalski n’avait rien oublié. Sa haine et sa rancœur étaient restées intactes pendant tout ce temps. Vingt-cinq années et il n’avait rien pardonné !

À chaque cahot, la douleur revenait, à présent. Le bâtiment au bout du chemin se rapprochait. Servaz vit qu’il s’agissait d’une ruine. Pourquoi Kowalski l’emmenait-il au milieu de nulle part ? Que venaient-ils foutre dans un endroit pareil ? Tout à coup, il se souvint d’une chose. Un souvenir enfoui dans le passé, un caillou dans sa chaussure…

— Pourquoi vous m’avez envoyé moi chercher Cédric Dhombres dans les sous-sols de l’université ce dimanche-là ? Pourquoi vous vouliez être seuls, Mangin et toi, pour visiter sa chambre ?

— Quoi ? De quoi est-ce que tu parles ? dit l’ancien flic en coupant le moteur.

— Ensuite, tu m’as montré toutes ces photos de cadavres. C’est vous qui les aviez placées là, c’est ça ?

Ko ouvrit sa portière et lui lança un regard qui lui fit froid dans le dos. Pendant un instant, il n’y eut plus que le bruit de la pluie martelant la carrosserie.

— T’es cinglé, Servaz, tu sais ça ?

Le retraité descendit et il l’imita, la douleur se manifestant à présent à chaque mouvement. De grosses gouttes froides frappèrent son cou.

Servaz vit qu’une autre voiture était garée un peu plus loin, au pied du bâtiment. Un modèle tout aussi antédiluvien que celui de Kowalski. Il cilla. C’était quoi, cet endroit ?

— Allons, viens, dit Ko. On va éclaircir tout ça.

— Où est-ce qu’on va ?

Ko se retourna, le toisa, un sourire narquois aux lèvres.

— Tu verras bien… Qu’est-ce qui t’arrive, Martin ?

Il avait envie de foutre le camp, de déguerpir, mais il n’en fit rien. Il suivit Kowalski qui, déjà, disparaissait à l’intérieur du bâtiment. Une ancienne grange ou un ancien hangar. Désaffecté. Désert. À part l’homme qui les attendait à l’intérieur, dans le fond.

Impitoyable. Le mot lui revint à l’esprit. Comme un jet de vapeur. Comme un fantôme.

Il s’introduisit dans le vaste espace vide et sonore.

Kowalski s’avançait déjà parmi les gravats et les poutres rouillées jonchant le sol. Cela sentait les feuilles pourrissantes, le salpêtre, la rouille et l’humidité. De hautes et étroites fenêtres aux carreaux cassés faisaient ressembler l’intérieur à une église. Mais sans nul doute une église qui avait été vouée au culte de l’industrie.