La silhouette dans le fond se mit en marche vers eux. Ni trop vite ni trop lentement. D’une démarche tranquille, assurée.
Petit à petit, Servaz la distingua mieux. Il était sûr de ne pas connaître l’homme de haute taille qui émergeait des ombres pour venir à leur rencontre. À l’évidence, il avait le même âge que Ko, ou peu s’en fallait. Grand, le cheveu blanc et dru, la raie nette, mince, il avait toutefois l’air plus distingué et en bien meilleure forme. Un futur centenaire.
— Je te présente le commissaire Bertrand. Un de nos plus infatigables bénévoles, dit Ko.
Bertrand avait la pogne ferme et l’œil vif.
— Léo m’a parlé de votre recherche il y a une heure au téléphone, dit-il. Ça n’a pas été bien difficile. Je me souvenais parfaitement de cette affaire. La disparition avait été jugée inquiétante. L’enquête avait été confiée à la section de recherche de la gendarmerie d’Agen : la jeune fille était originaire de Layrac, où elle vivait chez ses parents, et ce sont eux qui ont signalé sa disparition. Mais, comme elle était étudiante à Toulouse, on nous avait demandé notre aide.
— Pourquoi on se retrouve ici ? voulut savoir Servaz.
Les deux hommes se regardèrent et sourirent.
— J’habite à deux cents mètres d’ici : derrière les arbres. Ma femme n’aime pas qu’on discute de ces histoires à la maison. Elle trouve nos « loisirs » sinistres. Alors, on se donne rendez-vous ici…
— C’est un jeu entre nous, dit Ko. À nos âges, les occasions de s’amuser se font rares.
Il considéra Servaz de haut en bas.
— Avoue que je t’ai foutu les jetons. T’as failli faire dans ton froc.
Servaz ne dit rien.
— Léo plaisante, mais ce que nous faisons ici est très sérieux, le réprimanda diplomatiquement l’ancien commissaire. Nous sommes bien souvent le dernier recours de familles dans le plus complet désarroi. Nous disposons du temps que les fonctionnaires de l’État n’ont pas, en général. C’est un vrai sacerdoce, vous savez. Nous nous dépensons sans compter pour retrouver ces gens, nous y mettons toute notre énergie. Cela dit, dans le domaine des disparitions de personnes, il y a pas mal de charognards qui tournent comme des vautours autour des familles et qui profitent de leur désespoir pour leur extorquer de l’argent. Ils se planquent derrière des associations régies par la loi de 1901 comme la nôtre ; ils se présentent comme d’infatigables chercheurs de disparus et, au départ, ils demandent une somme d’argent pour couvrir leurs frais, puis toujours plus de blé pour se rendre ici ou là ; ils expliquent que les recherches coûtent cher, que le disparu est peut-être à Ibiza, ou en Europe de l’Est, ou en Grèce… Ils nous font beaucoup de tort. Beaucoup. Il y a, dans ce monde, des êtres dénués du moindre sens moral, des êtres dont l’inhumanité est incompréhensible au commun des mortels… De notre côté, nous ne demandons jamais d’argent. Nous sommes là pour aider, un point c’est tout. J’ai le dossier dans ma voiture, conclut-il. Allons-y.
Ils ressortirent et marchèrent parmi les ornières du chemin jusqu’à l’antique Peugeot 405 grise. Leurs véhicules étaient à l’image des deux hommes : ils appartenaient à une époque révolue. En vingt-cinq ans, le monde avait davantage changé qu’au cours des deux siècles précédents. Bientôt, se dit-il, des robots feraient son boulot. La question était de savoir si les robots obéiraient aux hommes ou les hommes aux robots. Déjà, il voyait des milliards de personnes incapables de se séparer de leur téléphone portable, de leurs joujoux technologiques, tandis que la poignée d’entreprises qui les fabriquait devenait chaque jour plus puissante et plus tyrannique et que des peuples somnambules remettaient leur destin entre les mains d’un nombre toujours plus réduit de personnes.
Bertrand ouvrit sa portière et s’assit derrière le volant. Il fit signe à Servaz de faire le tour de la Peugeot et de s’asseoir côté passager. Ko se glissa sur la banquette arrière.
Dès que Servaz fut assis, Kowalski se pencha par-dessus son épaule et Bertrand tendit le bras. Il ouvrit la boîte à gants. Une chemise cartonnée à l’intérieur. Servaz la prit et l’ouvrit. La photo lui sauta à la figure. Il lut en dessous :
— Odile Lepage était étudiante à Sciences Po Toulouse. Ses parents ont signalé sa disparition le lundi 7 juin 1993. Elle aurait dû rentrer le week-end du 5, mais elle ne l’a pas fait. Ils ont essayé de la joindre, sans succès. Ils ont appelé la fac et les hôpitaux au cas où il lui serait arrivé un truc. À cette époque, il n’y avait pas de téléphones portables. Son père s’est rendu à sa chambre universitaire. Personne. On n’a plus jamais eu de nouvelles d’Odile Lepage après ça…
— Elle résidait cité Daniel-Faucher ?
— Non, chez des particuliers, avec deux autres filles…
— Ils ont trouvé des indices ?
— Que dalle…
— Est-ce qu’on sait si elle était en contact avec les sœurs Oesterman ?
L’habitacle sentait la pipe et le désodorisant qui émanait du sapin pendu au rétroviseur intérieur. L’ex-commissaire se tourna vers lui.
— Oui… À un moment donné, il est apparu qu’Odile Lepage connaissait Alice Oesterman et, compte tenu du fait que les deux sœurs avaient été assassinées quelques jours plus tôt, on a cherché à savoir si les deux affaires étaient liées, mais on n’a rien trouvé.
— Sauf qu’Odile Lepage avait le même profil, dit Servaz en contemplant la jeune fille pâle aux longs cheveux blonds et aux yeux clairs.
— Oui…
— Qui avez-vous contacté chez nous au sujet d’Odile ?
D’un coup de menton, Bertrand désigna l’homme assis à l’arrière. Servaz regarda Ko dans le rétroviseur, interdit.
— Comment se fait-il que personne ne m’ait parlé de ça ?
— Ça n’avait rien à voir avec notre enquête, répondit l’ancien chef de groupe d’un ton amer. Pourquoi je t’en aurais parlé ? J’avais mis Mangin sur le coup. Il n’a rien trouvé de particulier. Alors, on a laissé tomber…
Servaz faillit répliquer, mais il se ravisa. Il venait de penser à quelque chose.
— Elle était rentrée le week-end précédent ?
— Celui du 29 mai ? Non. Mais Odile rentrait un week-end sur deux. Et elle ne donnait pas beaucoup de nouvelles. Elle était très indépendante. Alors, même s’ils étaient un peu étonnés qu’elle n’ait pas appelé une seule fois au cours de la semaine précédente, les parents ont véritablement commencé à s’inquiéter le week-end suivant.
Il réfléchit.
— Alice et elle se connaissaient comment ?
— Selon certaines filles de l’entourage d’Odile, Alice se joignait parfois à elles pour aller au cinéma ou au resto. Sans plus. Apparemment, elles avaient fait connaissance dans une boîte de nuit. Pas vraiment des amies intimes, plutôt des copines…
— Et Ambre ?
— Non. Ambre ne venait jamais avec elles et, pour ce qu’on en sait, elle ne fréquentait pas la jeune Lepage… En tout cas, elle n’est jamais apparue dans le dossier. Contrairement à sa sœur.
Servaz réfléchit. Il sentait au plus profond de lui que la solution était là, tout près. Il suffisait d’un raisonnement de plus, d’un tout petit saut hypothético-déductif. Réfléchis ! Une croix au lieu de deux. Oui… C’était ça, la bonne direction… Il était tout près… Tout près…