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— Pourquoi vous vous intéressez à cette affaire ? demanda Bertrand à côté de lui. Elle est résolue depuis longtemps. C’est le groupe de Léo qui s’en est occupé. Si j’ai bien compris ce qu’il m’a dit au téléphone, vous en faisiez partie à l’époque…

Il n’écoutait plus. Il était perdu dans ses pensées. Et soudain, la vérité le submergea et il comprit. Bon sang ! Ils avaient l’explication sous les yeux depuis le début ! Il donna un coup du plat de la main sur le tableau de bord. Bertrand le dévisagea, Ko le fixait, paupières plissées, dans le rétroviseur.

— Je sais, leur dit-il.

13.

Samedi

Ali Baba

— Il a été sage ? demanda-t-il à la baby-sitter.

La jeune fille blonde sourit.

— Gustav est toujours sage.

Elle était la fille de voisins qui habitaient deux étages au-dessous. Père ouvrier, mère coiffeuse. Un couple de Portugais arrivés en France dix ans plus tôt. Le père effectuait de petites réparations chez lui de temps en temps, ils lui rapportaient toujours d’excellents portos quand ils rentraient de vacances et il en avait plein le placard de sa cuisine. La mère lui cuisinait de délicieux pastéis de nata.

— Il est où ? demanda-t-il.

— Il joue dans sa chambre, répondit-elle sans lever le nez de son portable sur lequel elle pianotait des deux pouces à toute vitesse.

— Tu peux le surveiller jusqu’à quelle heure ?

— J’ai mon entraînement de basket à 18 heures.

— Très bien, je te le confie jusque-là.

— On est samedi, c’est plus cher, lui rappela-t-elle.

Il fit la moue.

— Tu me l’as déjà dit ce matin en arrivant, j’ai pas oublié, répondit-il, un peu vexé.

Elle hocha la tête sans même lever les yeux, concentrée sur ses messages. Il se rendit dans sa chambre, ôta sa veste, sa chemise et le tee-shirt en dessous et examina les bandes d’Elastoplast. Il palpa précautionneusement, se rhabilla et se dirigea vers la chambre de Gustav. Celui-ci était assis sur le sol et lançait ses toupies Beyblade dans une sorte de grande cuvette en plastique. Les toupies tournaient sur elles-mêmes, s’entrechoquaient, rebondissaient les unes contre les autres.

— Ça, c’est Pégasus, dit Gustav en désignant l’une des toupies.

— Et celle-ci ?

— Sagittario…

— Celle-là ?

— Aquario… Tu veux essayer ? lui proposa Gustav en lui tendant un propulseur et une toupie.

Il se demanda pourquoi son fils jouait toujours tout seul, pourquoi il ne se faisait pas de copain.

— D’accord, dit-il.

Vingt minutes plus tard, en descendant l’escalier, il appela le juge puis Espérandieu chez lui.

— Rejoins-moi au Cactus dans une demi-heure.

— Du nouveau ?

— Je t’expliquerai en route.

À 14 h 15, il se garait sur le terre-plein central du boulevard Lascrosses, au pied des grandes barres d’immeubles, et entrait dans la petite brasserie où les flics du SRPJ ont leurs habitudes. Il embrassa Régine, la patronne, qui accueillait chacun d’eux avec l’attention d’une deuxième mère ou d’une sœur et se posa sur une banquette.

— T’as une sale tête, fit-elle en le voyant. Double, noir et sans sucre ?

Espérandieu entra dans le bar quarante minutes plus tard.

Servaz se leva aussitôt.

— Salut, les cow-boys ! leur lança-t-elle quand ils s’en allèrent.

— Où on va ? demanda son adjoint.

— Visiter la caverne d’Ali Baba.

Ils remontèrent vers le nord par le boulevard Honoré-Serres, puis l’avenue des Minimes, avant d’enfiler l’interminable avenue de Fronton, s’enfonçant dans ces limbes limitrophes de toute grande agglomération où alternent stations-service, centres commerciaux, zones industrielles, résidences et pavillons sans charme. Ils dépassèrent le Marché d’intérêt national et continuèrent encore un peu avant de franchir un portail grillagé et de rouler au milieu de hangars. Des fourgonnettes blanches étaient stationnées un peu partout. Servaz se gara entre les bâtiments et descendit.

— On est où ? voulut savoir Vincent en refermant sa portière.

Il avait cessé de pleuvoir mais la pluie était progressivement remplacée par un brouillard qui changeait le paysage en fusain d’artiste.

Sans répondre, son chef de groupe se dirigea vers une petite silhouette en manteau gris qui se tenait un peu plus loin dans la brume, devant une grande porte métallique. Il salua la greffière du tribunal, laquelle avait l’air rien moins qu’heureuse d’avoir été dérangée un samedi et sortit un mouchoir d’un paquet de Kleenex avant de trompeter dedans.

— Capitaine Servaz, se présenta-t-il. Voici le lieutenant Espérandieu. Allons-y.

Elle émit un vague grognement, dont il n’aurait su dire s’il était approbateur ou réprobateur, essuya son nez rouge, rangea son mouchoir, resserra les pans de son manteau autour d’elle et introduisit la clef dans la serrure. À l’intérieur, Espérandieu découvrit deux grandes rampes bétonnées comme on en voit dans les parkings souterrains, l’une grimpant vers l’étage, l’autre descendant vers les sous-sols.

— C’est quoi, cet endroit ? demanda-t-il.

La rampe qui descendait décrivait un virage. Apparut alors le long des murs un authentique bric-à-brac : étagères, objets aussi divers qu’une roue de la chance, un guéridon, une tronçonneuse, tous accompagnés de l’indispensable fiche à scellé au bout de sa cordelette. Ils atteignirent le bas de la rampe et prirent pied dans un vaste espace divisé en allées par de longues étagères métalliques qui abritaient des décennies de procédures judiciaires, des milliers de dossiers, chemises, cartons, classeurs.

— Ouah, fit son adjoint quand les néons eurent fini de clignoter, je savais même pas qu’un truc comme ça existait ! Depuis quand tu connais cet endroit ?

Les néons n’éclairaient les lieux qu’avec parcimonie, laissant les profondeurs de l’entrepôt dans l’ombre, et Espérandieu pensa à la dernière scène des Aventuriers de l’Arche perdue où la caisse contenant l’Arche d’alliance est entreposée dans un immense hangar rempli de milliers de caisses semblables. D’un pas aussi rapide que l’autorisait la longueur de ses jambes — et qui manifestait son impatience jusque dans le claquement de ses talons —, la greffière se dirigea vers une deuxième porte qu’elle déverrouilla à son tour avant de s’effacer pour les laisser entrer.

L’intérieur tenait du marché aux puces, de l’arrière-salle de brocanteur, du hangar de commissaire-priseur et de la réserve de musée. Un fatras d’objets des plus hétéroclites parmi lesquels Espé reconnut en passant des roulettes de casino, une batte de base-ball, deux pioches, un taille-haie, un coffre-fort, des bijoux de pacotille, un violon, un matelas taché de ce qui avait tout l’air d’être du sang et même des bois de cerf et un crocodile empaillé. Ou était-ce un alligator ? Il suivit Servaz qui passait en revue les étagères avec la démarche de celui qui sait exactement où il va. Se dit que son ami lui faisait penser à Indiana Jones à ce moment précis. Ne manquaient que le chapeau et le fouet. D’ailleurs, il lui avait toujours trouvé un petit côté Harrison Ford.

— Putain, cet endroit est incroyable ! dit-il en le rejoignant. T’es déjà venu ici, pas vrai ?