Выбрать главу

Sans répondre, Servaz lui désigna un des rayons. Vincent s’approcha : sur une des étagères se trouvaient deux robes blanches qui avaient jauni et une croix de bois sous une housse transparente couverte de poussière.

Quand ils ressortirent, le brouillard s’était encore épaissi. Il avait une légère odeur de fumée.

— Et maintenant ? dit Espérandieu.

— On file au cimetière, c’est l’enterrement d’Amalia Lang à 16 h 30. Dis à Samira de nous rejoindre et je veux que quelqu’un se charge de relever toutes les traces ADN qui subsistent sur ces scellés et qu’on les analyse.

Comme tout un chacun, Espérandieu savait que la recherche des empreintes génétiques avait fait des progrès considérables au cours des dernières années et même des derniers mois, et qu’on pouvait aujourd’hui analyser des traces ADN jusqu’alors indétectables, des traces présentes en quantités infimes.

— On est samedi, fit-il observer.

— Regarde qui est d’astreinte.

14.

Samedi

Impitoyable

C’était toujours la même chose, un enterrement. On sentait que les personnes présentes n’avaient pas envie d’être là. Parce qu’elles ne pouvaient s’empêcher de penser au jour où ce serait leur tour. Parce qu’une forme d’autoapitoiement était quasi inévitable. Parce que ça leur rappelait leur mortelle condition. Parce que personne n’aimait l’idée d’être mortel.

Bien sûr, les vieux étaient plus concernés que les jeunes, surtout ces adolescents qu’il apercevait et qui feignaient d’être tristes mais ne l’étaient pas vraiment, sans doute parce qu’ils se croyaient immortels ou presque. Ils devaient penser que la vie est longue alors qu’elle est brève, fichtrement brève. Il allait avoir cinquante ans. Il se demanda si la plus grande partie de son existence était derrière lui ou devant. Évidemment, la probabilité qu’elle fût derrière l’emportait largement, mais on ne pouvait exclure non plus qu’il devînt centenaire. C’était quand même une belle vacherie de ne pas savoir… Il aurait bien aimé connaître la date à l’avance. C’était le genre de pensée qui vient toujours aux enterrements, se dit-il.

Il promena son regard alentour. Un bel endroit, si on faisait abstraction du grand pylône électrique, dont il se demanda ce qu’il fichait dans un quartier de villas entourées de pins et d’ifs comme celui-ci. Un minuscule cimetière — peut-être une centaine de tombes — avec vue sur les coteaux et la campagne, du moins quand le brouillard ne noyait pas les champs comme aujourd’hui. La maison de Lang était à moins d’un kilomètre. Il pourrait venir à pied.

Servaz le scruta.

Il avait l’air aussi affecté que la dernière fois et Servaz aurait juré que ce n’était pas du cinoche. L’écrivain avait vraiment une sale tête, joues caves et yeux cernés. Il observa l’assistance, se demanda qui étaient ces gens. Il n’y en avait pas tant que ça, en vérité. Une trentaine de personnes tout au plus. Il les scrutait de loin, Espérandieu et Samira debout à ses côtés, entre les tombes. Pas de prêtre, juste les employés des pompes funèbres qui firent descendre le cercueil en bois clair dans le trou au milieu d’un silence pesant. Des volutes de brouillard passaient sur eux comme la fumée d’un canon sur des servants d’artillerie.

Servaz compta trois couronnes. Pas une de plus. Samira fit éclater une bulle de chewing-gum à côté de lui et il lui jeta un regard auquel elle répondit par un clin d’œil. Il s’interrogea sur sa tenue : est-ce qu’elle l’imaginait appropriée pour un enterrement ? Elle avait encore plus de mascara et de crayon noir que d’habitude, son rouge à lèvres était également noir, ce qui conférait à sa bouche un aspect assez repoussant, de même que ses vêtements : un blouson en cuir clouté, un sweat à capuche avec une tête de mort sur lequel était écrit MISFITS en grosses lettres blanches, des leggings noirs et des chaussures montantes pleines de courroies et de boucles. Visuellement, elle était assez proche d’une goule, d’un vampire femelle, et il se dit qu’une telle vision dans un cimetière avait de quoi glacer le sang. Espérandieu, de son côté, en bon fan des anciennes revues Creepy et Eerie, la trouvait tout à fait digne de figurer dans une BD de Bernie Wrightson.

— Une étude vient de paraître selon laquelle 18 % des 18–24 ans pensent que la Terre est peut-être plate, lut Espérandieu, le nez plongé dans un journal, en attendant que la cérémonie se termine.

— 18 % de têtes de nœud, ça commence à faire beaucoup, commenta Samira. Tu es sûr qu’elle est pas bidon, ton étude ? Et comment ils expliquent les vols Paris-Tokyo, Tokyo-Los Angeles et Los Angeles-Paris ? Et il se passe quoi quand on dépasse le bord ?

— Selon la même étude, 79 % des Français croient à au moins une théorie conspirationniste, poursuivit Espérandieu.

— Et si cette étude sur les théories du complot était elle-même un complot ? suggéra Samira. Est-ce que considérer que les politiciens nous prennent pour des cons fait de moi une adepte des théories conspirationnistes ? Parce que, dans ce cas, je fais partie des 79 %.

Il n’y avait guère qu’une autre personne à être vêtue d’une manière aussi extravagante. Il l’avait repérée quelques minutes plus tôt : une grande femme un peu à l’écart, qui portait un pantalon en cuir, des talons de vingt centimètres, un manteau imitation panthère et de longs cheveux violets. Jolie silhouette. Son visage était celui d’une femme de l’âge d’Amalia Lang. Une amie ? Il la vit serrer la main d’Erik Lang sans chaleur excessive. En déduisit qu’elle n’était ni une parente ni une proche du mari. Et pourtant, la mort d’Amalia Lang semblait l’affecter personnellement. Sa douleur était manifeste. À part ça, elle avait des traits assez masculins, un nez charnu et des lèvres pincées.

Elle partit parmi les premiers et il la suivit des yeux. Elle se plia en deux pour monter dans une antique 2 CV garée devant le cimetière. Puis, quand la foule se fut dispersée, Lang se dirigea vers eux.

— Du nouveau, commandant ?

Il ne prit pas la peine de rectifier.

— On attend les résultats des analyses ADN. On examine toutes les empreintes. S’il s’agit bien d’une effraction, il se pourrait que le meurtrier se trouve déjà dans un fichier. On n’en est qu’au début.

Lang haussa un sourcil.

— « S’il s’agit d’une effraction » ? répéta-t-il.

— On ne peut rien exclure.

— Comment ça ?

— Rien d’autre que ça : à ce stade, on ne peut rien exclure.

— Donc, vous n’avez rien, c’est bien ça ? Et ce fan ?

— Rémy Mandel ?

Lang acquiesça.

— On l’a remis en liberté.

— Quoi ?

— Il a un alibi.

— Quel alibi ?

— Je ne peux pas vous en parler pour le moment.

— Pourquoi ?

— M. Lang, je n’ai pas pour habitude de m’étendre sur une enquête en cours. Surtout avec le mari de la défunte.

— Que voulez-vous dire ?

— Rien de particulier. C’est la procédure…

Il vit Lang se rembrunir.

— Écoutez, je ne souhaite qu’une chose, commandant : que l’ordure qui a tué ma femme soit retrouvée. Demandez-moi tout ce que vous voudrez mais, de grâce, je vous en conjure, mettez la main sur ce salopard.

Servaz le dévisagea. Erik Lang semblait littéralement au bout du rouleau. Et pas seulement physiquement. Sa peau était plus grise que jamais, ses paupières bordées de rouge lui donnaient un air maladif. Servaz se demanda si le stress décuplait les effets de son affection. Comment s’appelait-elle déjà ? Ichtyose