Dès qu’il fit son apparition, Kowalski s’employa à remettre un semblant d’ordre dans ce bazar et à rétablir la hiérarchie qui, implicitement, existe sur toute scène de crime. D’abord, il rabroua un gardien de la paix qui fumait près des corps, un jeune type qui avait les yeux rougis et qui tremblait comme une feuille. Puis il s’en prit à ceux qui luttaient avec la bâche, jusqu’à ce que la toile ruisselante fût enfin fixée aux troncs. Il fit installer deux bâches supplémentaires non à cause de l’orage, mais pour protéger la scène du regard indiscret des badauds — pour la plupart des étudiants venus de la cité U voisine — et aussi des objectifs de la presse. Il indiqua au photographe de la police qu’il voulait plans généraux, clichés à mi-distance et gros plans, lui enjoignit de prendre la petite foule, ainsi que les plaques minéralogiques sur le parking de la cité U.
Servaz, quant à lui, contemplait l’horreur absolue, là-bas, sous la pluie, entre les troncs. La lumière crue des flashs conférait aux corps des deux jeunes filles une présence hypnotique, dérangeante. Il avait presque l’impression qu’elles allaient se réveiller d’un instant à l’autre et relever la tête pour le fixer de leurs yeux morts.
Kowalski lui fit un signe et ils pataugèrent dans la boue jusqu’au médecin légiste, en s’efforçant de piétiner le moins d’indices possible — ce qui, dans la confusion qui régnait, tenait du vœu pieux.
— Salut inspecteur, dit le toubib accroupi près des corps sans se retourner.
— Salut toubib, répondit Kowalski. On dirait bien qu’on vous a gâché votre week-end.
— Ma fille se marie samedi prochain, je l’ai échappé belle. Le légiste avait écarté les cheveux d’une des victimes, il passa le faisceau de sa torche électrique sur la nuque dégoulinante. Servaz déglutit. La longue chevelure trempée, le visage encore presque enfantin de la jeune femme et son « déguisement » lui donnaient l’apparence sinistre d’une poupée à taille humaine. La lueur de la torche soulignait la moindre goutte d’eau sur son visage innocent, le moindre bouton d’acné, le plus petit détail — par exemple, ces longs cils blonds perlés de pluie qu’il crut voir frémir. L’espace d’une seconde, il eut vraiment la sensation qu’elle allait ouvrir les yeux.
— Alors ? dit Kowalski.
— Une minute, fit le légiste.
Il se redressa. Il était plus petit qu’eux, plus petit que tous les hommes présents, mais il rayonnait d’autorité. Klas, c’était son nom (Klas et Ko : « les deux K », comme on disait à la brigade), se tourna pour inspecter l’autre corps qui faisait face au premier, à environ trois mètres de distance.
— En me basant sur ce que je vois là, et sans tirer de conclusions prématurées, je crois que celui ou celle qui a fait ça — mais l’hypothèse d’une femme me semble assez peu probable, compte tenu de la force qu’il a fallu — attendait les deux jeunes filles. Il est arrivé par-derrière… a frappé celle-ci (il désigna celle qu’il venait d’examiner et dont le visage était intact) très violemment à l’arrière du crâne. Elle a dû perdre immédiatement connaissance… L’autre a dû alors se retourner et il l’a frappée de face… Ensuite, il s’est acharné sur elle. Pour quelle raison, c’est à vous de me le dire.
Klas essuya les verres de ses lunettes. Il s’accroupit devant le deuxième corps, relevant délicatement le menton entre ses doigts gantés. Servaz eut l’impression que sa pomme d’Adam restait coincée à mi-hauteur de son larynx. Il détourna un instant le regard avant de le poser à nouveau sur la masse de chair tuméfiée. Celle-là n’avait pas seulement été assassinée ; elle avait été la cible d’une fureur, d’un acharnement absolument déments. Son nez, ses arcades et ses pommettes avaient explosé sous les impacts — écrasés comme des pommes de terre dans un presse-purée —, ses yeux disparaissaient sous des paupières si gonflées qu’on ne distinguait plus les cils et la moitié des dents avaient sauté sous les coups. C’était une vision trop scandaleuse pour admettre une explication rationnelle. L’image d’une vie profanée, d’un crachat à la face de l’humanité. Servaz sentit qu’il avait chaud et froid en même temps, comme si sa tête était en feu tandis que des glaçons nageaient dans son estomac. Une espèce de flottement dans ses jambes et dans ses pieds lui fit craindre de tomber dans les vapes et il inspira à fond avant de parler :
— Pourquoi s’acharner sur une des deux seulement ? demanda-t-il, et il s’aperçut que sa voix sonnait aussi faux qu’une corde de guitare désaccordée.
Kowalski se tourna vers lui et le dévisagea. À l’évidence, il avait pensé la même chose. Servaz constata que son chef n’avait pas l’air si fringant que ça.
— Violées ? dit-il.
Le légiste souleva le bas de la robe.
— Je ne crois pas… pas de traces apparentes d’agression sexuelle en tout cas… L’autopsie nous le confirmera ou pas…
Servaz vit son patron s’accroupir à son tour devant la jeune femme et ses doigts gantés s’emparèrent de la croix en bois qu’elle portait en sautoir sous la masse sanguinolente de son visage.
— Une robe de communiante, une croix… (Kowalski pivota vers la première.) Pourquoi l’autre n’a pas de croix ?
— Venez voir…
La voix du légiste… Klas était retourné auprès de la première victime. Celle dont il avait examiné la nuque. Servaz et Kowalski le rejoignirent, se penchèrent quand, de nouveau, il souleva les cheveux mouillés.
— Vous voyez ?
Le cou fragile et pâle était couvert de sang séché. Le sang durci avait un aspect noirâtre dans la lumière de la lampe mais, au bas de la nuque, il y avait une trace plus claire, couleur chair : une ligne horizontale de quelques millimètres de large qui laissait la peau à nu au milieu de la tache sombre.
La marque d’un cordon… Le même que portait l’autre victime — le cordon avec la croix au bout…
Kowalski s’était accroupi près de la jeune femme. Quand il leva son visage vers eux, ses prunelles brillèrent telles deux billes incandescentes, la pupille noire et minuscule au centre de l’iris.
— Elle a été retirée, conclut-il. Après que le sang a séché… Putain, quelqu’un a retiré la croix alors que la fille était déjà morte.
— Peut-être que le meurtrier est revenu sur ses pas et a voulu conserver un souvenir, hasarda Martin.
Kowalski lui jeta un regard sévère.
— On n’est pas dans un épisode de Columbo. Ici on n’avance des hypothèses que quand on a des éléments tangibles.
Servaz se le tint pour dit.
— L’hypothèse du gamin n’est pas si stupide, objecta le légiste.