Выбрать главу

Agacé, Kowalski désigna du menton la petite foule d’étudiants massée au-delà du ruban.

— Oui. Ça peut être aussi n’importe quel taré qui est arrivé avant nous et qui a voulu épater sa petite amie ou ses copains… Ou bien le type n’avait qu’une seule croix et il l’a passée d’abord à l’une puis à l’autre… Et pourquoi il a défiguré celle-ci et pas celle-là ? Pourquoi des robes de communiante ? Pourquoi une croix ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi… Bordel, à ce stade, quand on commence à faire des hypothèses, on se ferme des portes au lieu d’en ouvrir. Alors, évitons de gamberger…

Il essuya son visage. Il avait l’air fatigué. Son teint était aussi pâle qu’un morceau de plâtre. Des rumeurs couraient rue du Rempart-Saint-Étienne selon lesquelles Léo Kowalski souffrait d’insomnie et n’avait pas connu une seule nuit de sommeil depuis des années. Était-ce à cause de tous ces morts ? On disait aussi qu’il picolait, qu’il hantait les bars de nuit et qu’il fréquentait les putes. Il tourna vers Servaz sa face ruisselante et sa barbe rousse pleine de gouttelettes — et celui-ci lut dans les yeux de son patron une question muette. Ils étaient cernés par l’humidité pénétrante qui se glissait sous leurs blousons, par l’odeur de boue et de marais qu’exhalait le bras d’eau, par les faisceaux des torches qui se croisaient et écorchaient les troncs luisants au passage, et donnaient à toute cette scénographie un caractère excessif. Une atmosphère de guerre, de champ de bataille, dont ils étaient les soldats et où l’ennemi demeurait invisible. Ou bien de plateau de cinéma.

— Ça va ? lui demanda finalement Kowalski, et cette question fit écho dans son esprit à celle posée par Alexandra quelques heures plus tôt.

C’est vrai, on était toujours ce maudit 28 mai. Pendant un moment, il l’avait complètement oublié.

— Oui, mentit-il.

Il vit que le chef de groupe, qui le fixait toujours, n’était pas dupe. Quand celui-ci posa une main sur son épaule, il lui fut curieusement reconnaissant de son geste.

Papa, est-ce que Teddy est au ciel ?

Je ne sais pas, fils.

Tu ne sais pas si Teddy est au ciel ?

Je ne crois pas qu’il y ait un ciel, fils. Pas ce ciel-là.

Alors Teddy est où ?

Nulle part.

Nulle part, c’est où ?

Nulle part, c’est nulle part.

Teddy est bien quelque part, papa.

Non, fils. Teddy n’est plus, c’est tout.

Il s’était mis à pleurer sans pouvoir s’arrêter après ça.

— L’heure de la mort ? voulut savoir Kowalski.

En guise de réponse, Klas souleva le bras droit de celle qu’il avait baptisée « A » et le secoua doucement comme un enfant joue à la poupée.

— Il y a une heure la température des corps était de 29,5°. Autrement dit en pleine « phase intermédiaire de décroissance rapide ». On a du bol, messieurs. Un sacré bol. C’est le moment idéal. Et la rigidité est avancée mais pas achevée. Je dirais que la mort remonte à huit ou dix heures — ce qui nous amène grosso modo entre minuit et 2 heures du matin. Mais restons prudents. Surtout avec cette fichue humidité qui augmente la perte thermique, et elles ne pesaient pas bien lourd, les gamines ; ça aussi, ça accélère le refroidissement. Ce calcul se base sur une température initiale de 37,2°. Mais elles étaient en tenue légère, peut-être alcoolisées si elles sortaient d’une fête. Même s’il fait exceptionnellement doux, elles peuvent s’être trouvées en très légère hypothermie avant leur mort. Dans ce cas, on est baisés. L’avantage, c’est qu’on a deux corps. Et que, les deux présentant la même température, il y a de fortes chances pour qu’on soit dans le vrai. Je vais quand même les mettre pendant trois heures sur un plateau à l’Institut : la température interne des organes nous en dira plus. Mais elles ont été zigouillées cette nuit, pas de doute, et plutôt après minuit, j’en mettrais ma main à couper.

Kowalski parut goûter la démonstration.

— Déplacées ?

— Oui : traînées de là-bas — où il y a une grande quantité de sang imbibant le sol… Immédiatement après leur mort, ou peut-être même qu’elles n’étaient pas tout à fait cannées, allez savoir… Ensuite, il ou elle les a attachées aux troncs. Les lividités cadavériques indiquent qu’elles n’ont plus bougé ensuite, et qu’elles sont restées dans cette position…

Kowalski prenait des notes, mais les pages de son bloc-notes étaient gonflées par l’humidité. Il gratta sa barbe.

— Les robes, dit-il, elles ne sont quand même pas venues dans cette tenue… (Il se tourna vers Mangin, qui les avait rejoints.) Il faudrait savoir s’il y avait une fête, un bal costumé chez les étudiants cette nuit… Renseigne-toi, fais le tour des facs et des discothèques. (Il considéra de nouveau le légiste.) Vous en pensez quoi, toubib ? Les robes : avant ou après ?

— Si vous voulez mon avis, c’est l’assassin qui les leur a passées. Après les avoir frappées et tuées. Il y aurait beaucoup plus de sang dessus dans le cas contraire.

— Merci, doc.

François-Régis Bercot, l’ingénieur qui avait découvert les gamines, se tenait un peu plus loin. Il répondait aux questions d’un brigadier en s’abritant sous une bâche et, quand ils approchèrent, Kowalski fit signe à ce dernier que c’était bon, qu’il prenait la main. Servaz nota que ça ne plaisait pas trop au brigadier, mais on ne discutait pas les ordres de « Ko ».

— M. Bercot ? Ça va ? Vous avez l’air de trembler de froid.

L’ingénieur chimiste les jaugea.

— Ça va faire deux heures que je fais le pied de grue. J’ai les pieds trempés et je grelotte. (Il tira sur son tee-shirt.) C’est des vêtements pour faire du sport, pas pour rester sous la flotte. Je vais choper une pneumonie si ça continue. Et j’ai déjà répondu deux fois à vos questions.

Il resserra autour de ses épaules la couverture que lui avait prêtée l’équipe des secours. Il espérait peut-être que cela mettrait fin à la discussion.

— Je sais. C’est très pénible.

Kowalski avait adopté un ton faussement compréhensif.

— Encore quelques questions et vous pourrez rentrer chez vous. D’accord ?

François-Régis Bercot acquiesça.

— M. Bercot, y avait-il quelqu’un d’autre dans les parages quand vous avez découvert les victimes ?

— Non.

— Vous n’avez vu personne ?

— Non.

— Vous faites ce parcours souvent ?

— Au moins deux fois par semaine.

— Et vous passez toujours au même endroit ?

— Euh… oui.

— Vous aviez déjà vu ces deux jeunes femmes auparavant ?

Bercot écarquilla les yeux.

— Hein ? Non !

— Vous ne les connaissez donc pas ?

— Je vous dis que non.

— Vous étiez où la nuit dernière, M. Bercot ?

Cette fois, Bercot leur jeta un regard où passa une ombre d’incompréhension.

— Hein ? Quoi ?

— Vous étiez où la nuit dernière ?

— Chez moi !