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Il s’est arrêté. Aviron

Le mot fait retentir une alarme dans son crâne. Une lumière clignotante rouge et une sirène au son strident. Il fait deux pas en arrière, lance un regard à l’intérieur.

Une jeune femme blonde, dans la trentaine, rubescente de colère. Le collègue en face tente de la calmer.

— Je vais voir ce qu’on peut faire, d’accord ? Laissez-moi une minute…

Servaz n’a pas le temps. C’était il y a vingt-cinq ans, quelle chance que cela ait un rapport ? Infime… Mais quand même… Il repart à contrecœur. Il se promet de questionner le collègue plus tard. Il descend. Dans le hall, il contourne le comptoir de l’accueil par l’arrière, émerge dans la grande cour intérieure, se dirige vers l’autre cour — celle par où entrent les véhicules et sur laquelle donne le laboratoire de biologie.

Catherine Larchet l’attend. Elle porte encore son legging noir, son débardeur et sa veste de course à pied lavande. Elle a les yeux qui brillent et, tout de suite, il est aux aguets.

— Comment vous avez fait pour deviner ? demande-t-elle.

Il avale sa salive, repense à son cri de joie dans la voiture du commissaire à la retraite, près du hangar abandonné : « Je sais ! » Il ne s’était pas trompé…

— Je peux récupérer les deux croix ? dit-il.

Fatiha Djellali a une voix ensommeillée, rauque, le genre de voix qu’on a après une nuit de fête ou de débauche. On est dimanche ; c’est peut-être ce qu’elle a fait : la fête. Il y a quelque chose chez la légiste qui lui fait soupçonner que c’est une femme d’excès. Peut-être a-t-elle besoin de ça — elle qui passe ses journées avec des morts — pour se sentir vivante.

— Capitaine ? dit-elle. Vous savez qu’on est dimanche.

— Je suis désolé, dit-il, je voulais savoir où en était l’analyse toxicologique.

— Un dimanche ?

— Oui, un dimanche. C’est… quelque peu urgent. J’ai un suspect en garde à vue.

— Vous pensez à quelque chose ?

— Je ne veux pas vous influencer.

— Allez-y, crachez le morceau.

— Je me demande si elle n’a pas été droguée… Amalia Lang… Et pas seulement cette nuit-là. Droguée de manière répétée…

Un silence. Il l’entend bouger, puis deux voix qui chuchotent malgré sa main posée sur le téléphone. Elle n’est pas seule.

— Vous avez besoin de la réponse aujourd’hui ?

— Comme je viens de vous le dire, j’ai quelqu’un en garde à vue. Ça pourrait tout changer…

Nouveau silence, nouveau conciliabule. Il croit deviner le murmure contrarié d’un homme à côté d’elle. Celui-là n’est pas mort mais bien vivant.

— Laissez-moi deux heures. Je vais appeler quelqu’un et voir où ça en est, d’accord ?

— Merci.

Deux heures… Ils ont renvoyé Lang en cellule. Histoire de le laisser mijoter un peu. Servaz est néanmoins conscient que le temps qui passe ne joue pas en leur faveur. Et que Lang peut au contraire reprendre du poil de la bête en bas. Il appelle Espé.

— D’ici cinquante minutes, tu le remontes et tu le cuisines.

— Sur quoi ?

— Je sais pas, moi, n’importe quoi… Tout ce qui a trait à l’affaire. Tu lui poses les mêmes questions dix fois, vingt fois ; tu le pousses à bout, tu le fais suer et, quand il est KO debout, tu lui colles Samira dans les pattes — qu’elle remette le couvert et lui repose les mêmes questions.

— Et s’il n’est pas KO debout ?

— Tu recommences, jusqu’à ce qu’il le soit.

— Et s’il en a marre et qu’il veut parler à son avocat ?

— Un risque à courir.

— Et si…

— Bon, je t’ai pas demandé de t’entraîner sur moi.

La réponse arrive deux heures plus tard, à la minute près. La voix enthousiaste de la légiste au téléphone :

— GHB, dit-elle. Je serais curieuse de savoir comment vous l’avez découvert… Vous êtes sûr qu’elle ne souffrait pas de troubles du sommeil ? Ça pourrait lui avoir été prescrit en cas de troubles sévères…

La drogue du viol — incolore, inodore, peut être versée dans une boisson sans en changer ni le goût ni l’aspect.

— Non, je ne sais pas, dit-il. Il faudra vérifier.

— En tout cas, la dose n’était pas anodine. Elle devait être à moitié dans les vapes quand elle est descendue.

Il s’assoit en face de Lang et Lang l’accueille d’un air las. Visiblement, l’écrivain commence à en avoir assez. Et il s’interroge : Servaz le devine à son regard. Il est en train de se demander jusqu’où on peut aller dans l’obstination policière. Dans l’entêtement. Il pressent à son attitude que son interrogateur a un atout dans sa manche — et Servaz ne fait rien pour dissiper cette impression. L’écrivain doit se demander aussi si la fin de la partie approche ou si elle va durer encore.

Servaz consulte sa montre — comme un arbitre sur le point de siffler le début de la seconde mi-temps. Puis il lève les yeux, les plisse.

— Alice et Ambre, elles venaient chez vous quand vous étiez encore un auteur célibataire ?

— Je ne suis marié que depuis cinq ans, capitaine. Elles sont mortes depuis vingt-cinq.

— Ça ne répond pas à ma question.

— Non. Alice et Ambre ne sont jamais venues ensemble chez moi. J’ai déjà répondu à cette question à l’époque.

Servaz compulse un bloc-notes qu’il a sorti de son tiroir.

— Oui, vous avez déclaré que vous les rencontriez dans des cafés, des restaurants pour, je cite : bavarder, échanger des points de vue. Et une fois dans un bois…

— C’est ça.

— Donc, elles ne sont jamais venues ensemble chez vous ?

— Non.

— Et séparément ?

Il voit Lang hésiter.

— Séparément, M. Lang ?

— Oui…

— Oui, quoi ?

— Oui : séparément, c’est arrivé une fois.

— Les deux ?

— Non.

— Laquelle des deux : Alice ou Ambre ?

Une hésitation.

— Ambre…

— Ambre est venue chez vous ? C’est bien ça ?

— Pas dans ma maison actuelle, précise l’écrivain, dans celle que j’avais avant celle-là : une sorte de chalet à la montagne — sans la montagne… Vous voyez le genre, murs en rondins, cheminée en pierre, fauteuils club en cuir et peaux de vache sur le sol.

Une fois encore, des détails inutiles. Pour noyer le poisson.

— Quand ça ?

— Ce que j’en sais, moi. C’est si vieux… Je dirais 89, par là…

— Elle avait donc dix-sept ans.

— Si vous le dites.

— Pourquoi vous n’en avez pas parlé à l’époque ?

Il esquisse un faible sourire.

— Parce que vous n’avez pas posé la bonne question.

— Elle est venue seule ?

— Je viens de vous le dire.

— Je veux dire : à part sa sœur. Elle aurait pu être accompagnée de quelqu’un d’autre.

— Non.

— Qu’était-elle venue faire ?

— Je ne m’en souviens pas.

— Vous en êtes sûr ?

Soupir de l’intéressé.