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— C’était une fan, elle devait vouloir voir son auteur favori, je suppose… hors la présence de sa sœur… quelque chose comme ça… Je me souviens qu’Alice était plus immature les premières années, et je sentais qu’Ambre avait un peu honte de sa sœur, quelquefois… et qu’elle me voulait pour elle seule.

— Elle est restée combien de temps ?

— Deux heures, trois, quatre… comment voulez-vous que je m’en souvienne ?

— Vous vous souvenez de ce qu’elle portait ?

— Bien sûr que non !

— Elle vous a allumé ? Elle vous a provoqué ? Ambre avait l’habitude de faire ça, non ? C’est ce que vous nous avez déclaré à l’époque (Servaz attrape le bloc-notes, le feuillette, s’arrête sur une page) : C’était Ambre, toujours la même petite vicieuse, toujours la même sacrée tordue. Ambre, c’était une putain d’allumeuse. Elle adorait jouer avec les hommes, c’était son truc. Elle crevait d’envie de baiser, mais elle en était toujours aussi incapable.

— Et alors ? J’ai beaucoup exagéré, vous savez. J’étais jeune, fougueux, indocile, quand vous m’avez interrogé en ce temps-là. J’étais énervé, en colère : j’avais envie de provoquer la police, de voir vos têtes quand je dirais ça…

— Vous l’avez « baisée » ce jour-là, Erik ?

Lang se raidit en entendant son prénom.

— Je vous interdis de m’appeler comme ça. On n’est pas potes, capitaine.

— Vous l’avez sautée, Lang ?

— Qu’est-ce que ça peut bien foutre ? C’était il y a presque trente ans. Écoutez, vos collègues, là, ils m’ont posé deux cents fois les mêmes questions. C’est du harcèlement. J’en ai assez. Je crois que je vais demander la présence de mon avocat…

— Pas de problème, lance Servaz d’un air faussement détendu.

Il sort son téléphone.

— Je l’appelle tout de suite, si vous voulez.

Il déclare en même temps :

— Je crois que c’est vous qui avez passé ce coup de fil anonyme il y a vingt-cinq ans…

Lang fronce les sourcils. Sur le moment, il semble vraiment ne pas savoir de quoi Servaz est en train de parler.

— Le coup de fil qui a dénoncé Cédric Dhombres, je crois que c’est vous qui l’avez passé…

Lang lève vers lui un visage perplexe.

— Quoi ?

— Vous avez appelé anonymement ce numéro pour les appels à témoins que nous avions diffusé en 1993, vous vous souvenez ? C’est vous qui nous avez balancé ce scandale impliquant Cédric Dhombres à la fac de médecine. Vous aussi qui avez appelé les parents des filles à plusieurs reprises.

Il a consulté les archives : à l’époque, la réponse de France Télécom leur est parvenue bien après le suicide de Cédric Dhombres et la clôture du dossier. Tous ces coups de fil ont été passés à partir de cabines téléphoniques dans le centre de Toulouse…

— Vous aussi qui vous êtes envoyé à vous-même les menaces de mort que vous nous avez montrées il y a quatre jours… vous encore qui étiez au volant de la DS4 sur ce parking, dans la nuit de mardi à mercredi… vous enfin qui avez vendu votre propre manuscrit à Rémy Mandel…

— Je croyais que c’était la voiture de ce con de Fromenger ? C’est ce que vous m’avez dit au cimetière…

— Une DS4 rouge à toit blanc, c’est dans vos moyens.

— Et l’immatriculation ?

— Très facile de se procurer une fausse plaque sur Internet de nos jours.

— Et pourquoi j’aurais fait ça ?

— Pour faire porter les soupçons sur Gaspard Fromenger, le mari de votre maîtresse ?

— Vous avez des preuves ?

Non, il n’en a pas — mais il a autre chose. Il a ce que vient de lui annoncer la chef de l’unité bio. Il a deux croix dans un tiroir.

De nouveau, Servaz s’empare du roman intitulé L’Indomptée. Il tourne lentement les pages — il prend tout son temps, il sait qu’il a réussi à déstabiliser son vis-à-vis —, puis il lit à voix haute :

Il est couché sur moi et, en cet instant, je vois son âme dans ses yeux. Si proches des miens qu’ils en sont flous. Que voit une femme qui regarde dans les yeux de son violeur ? Les flammes du foyer se reflètent dans ses pupilles mais ce que je vois, ce qu’Aurore voit, mesdames et messieurs, ce sont les flammes de l’enfer, c’est une âme si laide qu’Aurore est proche de défaillir de peur et de dégoût, cependant qu’elle sent le poids de l’homme couché sur elle, lourd comme un cadavre, ses mains avides et glissantes qui fouillent à travers les couches de vêtements, sa bouche au goût de chiffon sale qui l’embrasse avec une brutalité obscène. Imaginez ça, si vous le pouvez, mesdames et messieurs. C’est une scène empreinte d’une rage insensée mais muette, d’une cruauté désespérée mais silencieuse — car mes cris restent coincés dans ma gorge, et lui n’émet aucun son à part une respiration aussi lourde et puissante que celle d’une machine.

— Vous l’avez violée, n’est-ce pas ? Elle est venue chez vous — seule — et vous l’avez violée. C’est ce qui s’est passé.

— Qui ça ?

— Ambre Oesterman.

Un silence. Puis Lang rétorque :

— Je n’ai violé personne, vous délirez, capitaine. Je croyais que cette affaire était close depuis longtemps. Je suis ici pour quoi, exactement ?

Il montre d’un coup de menton le téléphone de Servaz sur le bureau.

— Vous attendez quoi pour appeler mon avocat ?

Servaz baisse la tête, ferme les yeux, semble rentrer en lui-même. Puis il la relève. Les rouvre. Fixe Lang avec une intensité telle que l’écrivain a l’impression que ce regard le brûle.

— La fille trouvée à côté d’Alice, celle qui était défigurée, ce n’était pas Ambre, dit-il soudain.

— Quoi ?

La stupeur, l’incrédulité, la sidération, cette fois, dans la voix de Lang.

— Elle était vierge, Erik : vierge… et puisque vous avez violé Ambre Oesterman, ça ne pouvait donc pas être elle.

6.

Dimanche

Ambre + Alice

Pendant une fraction de seconde, il voit que Lang ne comprend rien. Qu’il ne sait plus quoi penser. Et c’est déjà une victoire. Une fraction de seconde, pas plus… Mais qui lui confirme — s’il en était besoin — ce que l’ADN lui a déjà appris.

— Pendant très longtemps, je me suis demandé ce que les deux sœurs avaient sur vous pour vous faire chanter — le légiste était formel : pas de viol, aucun signe d’agression sexuelle —, et puis j’ai compris. C’est ça qui s’est passé, n’est-ce pas ? Vous avez violé Ambre quand elle est venue chez vous, seule, et ensuite les deux sœurs vous ont fait chanter, en se montrant toujours plus exigeantes et menaçantes. D’où les sommes d’argent que vous sortiez tous les mois. Jusqu’au moment où vous vous êtes dit qu’il n’y avait plus qu’une seule issue possible…

— Vous délirez.

Lang lui lance un regard féroce — mais ça manque de conviction : le mot vierge l’a déstabilisé, forcément.

— Et si ce n’était pas Ambre qui était attachée à cet arbre, c’était qui, d’après vous ? finit-il par demander.

— Une dénommée Odile Lepage. Une connaissance d’Alice. Portée disparue dans les jours qui ont suivi. Jamais retrouvée depuis. Physiquement, elle ressemblait aux deux sœurs.

Il a décroché le téléphone à la première sonnerie, comme s’il attendait ce coup de fil avec impatience, échangé quelques mots avec Espérandieu. Qui lui a dit, rigolard : « Tu vas regarder le match PSG-Real Madrid ? » Ce à quoi il a répondu très sérieusement : « Non. » « Je t’apporte un café », a ensuite dit Vincent. Cette fois, il a simplement répondu : « Merci. »