Il raccroche. Puis il dévisage de nouveau Lang. Qui a suivi le bref échange téléphonique d’un air tendu, convaincu que quelque chose d’important vient de se dire. Le coup du téléphone, c’est un classique.
Servaz ouvre un tiroir et en sort une des croix de bois, enfermée dans un sachet transparent, qu’il brandit entre le pouce et l’index.
— Vous la reconnaissez ?
Coulant un regard prudent vers le sachet, Lang se demande visiblement quel nouveau tour on est en train de lui jouer.
— Oui… c’est la croix qu’Ambre portait autour du cou quand ils ont trouvé son corps, c’est ça ? Enfin… le corps que tout le monde a pris pour celui d’Ambre, rectifie-t-il d’une voix sans timbre.
Servaz secoue négativement la tête, plonge sa main libre dans le tiroir, en ressort une deuxième croix dans un sachet identique.
— Non, la croix que la pseudo-Ambre — en vérité, Odile Lepage — avait autour du cou, c’est celle-là, dit-il en montrant la seconde. Celle-ci (il soulève la première, qu’il tient dans la main gauche), c’est celle d’Alice, sa sœur… Elle n’en portait pas sur la scène de crime parce que quelqu’un la lui avait enlevée avant que nous arrivions — mais le cordon avait laissé une marque sur sa nuque ensanglantée, ce qui nous a fait penser qu’elle portait bien une croix, elle aussi, avant que ce quelqu’un s’en empare… Vous voyez, là : cette tache sombre sur le cordon, c’est le sang de la nuque d’Alice.
Il range la deuxième croix dans le tiroir, garde celle d’Alice — celle au cordon taché de sang, celle qui n’était pas sur la scène de crime — à la main.
— Celle-ci, nous l’avons trouvée dans votre maison, annonce-t-il en balançant un peu le sachet. Dans les affaires d’Amalia : dans le tiroir de sa table de nuit.
— C’est impossible…
Erik Lang a parlé d’une voix réduite à un filet atone, qui oblige Servaz à tendre l’oreille. Il est blanc comme un mort. Le flic laisse passer une pause interminable.
— Pourquoi impossible ? demande-t-il.
— Qu’est-ce que… ? Qu’est-ce que faisait Amalia avec cette croix dans ses affaires ? balbutie Lang, incrédule.
Servaz l’enveloppe d’un regard sans indulgence. L’écrivain a l’air d’avoir vu un fantôme. Le flic répond tout doucement :
— Je crois que vous commencez à le deviner, n’est-ce pas ?
Puis il déchire lentement, très lentement, une feuille de son bloc-notes, attrape un stylo et gribouille dessus en prenant tout son temps :
Il retourne la feuille pour que Lang puisse lire. Servaz n’aurait pas cru cela possible, mais l’écrivain pâlit encore plus. Son visage se décompose. La grimace qu’il tord le rend presque méconnaissable.
— C’est impossible ! Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je crois que vous le savez…
Lang s’est figé, tassé sur son siège. Il a l’attitude d’un homme vaincu, démoralisé — d’un homme qui découvre que toute sa vie a reposé sur un mensonge, que tout ce qu’il a bâti était construit sur du sable, d’un homme qui a perdu tous ses repères.
— Comme je vous l’ai dit, reprend le flic, la seconde victime trouvée sur la scène de crime à côté d’Alice, et que tout le monde à l’époque a prise pour Ambre — y compris ses parents, à la morgue, quand ils ont regardé un peu trop hâtivement leur supposée deuxième fille hideusement défigurée après avoir, dans un premier temps, formellement identifié la première —, s’appelait, selon toute probabilité, Odile Lepage. Elle était plus ou moins amie avec Alice et ressemblait assez, de complexion comme de couleur de cheveux, aux deux sœurs. Si son visage avait été intact, on se serait aperçu, bien sûr, de la méprise. N’oubliez pas qu’en ce temps-là il n’y avait pas de prélèvements ADN. Et on n’avait aucune raison de relever les empreintes des victimes… Je pense qu’Alice — en l’absence de sa sœur Ambre qui devait être en compagnie d’un homme à ce moment-là — avait demandé à Odile Lepage de l’accompagner au rendez-vous que vous leur aviez fixé, sans doute au prétexte de verser l’argent mensuel du chantage, parce qu’elle ne voulait pas y aller toute seule. Je pense qu’Ambre est arrivée trop tard et les a découvertes mortes toutes les deux sur le lieu du rendez-vous, qu’elle a emporté la croix que sa sœur portait autour du cou en souvenir et qu’elle a ensuite disparu de la circulation parce qu’elle avait peur de vous…
— En souvenir de quoi ? articule Lang d’une voix blanche, comme si ce détail avait une quelconque importance.
— En souvenir de cette nuit fatidique, en souvenir de ce que vous avez fait à sa sœur Alice.
À présent, la stupeur et la douleur se partagent les traits de Lang, un voile de sueur brille sur ses tempes. Servaz voit quelque chose qui ressemble à de la terreur passer au fond de ses yeux.
— En revanche, poursuit-il irrésistiblement, si la deuxième victime n’était pas Ambre Oesterman, l’ADN de votre femme a été analysé et comparé à l’ADN d’Alice conservé sous scellé de justice depuis lors. La science a fait d’énormes progrès depuis 1993, comme vous le savez, et il n’y a pas le moindre doute : c’est bien la sœur d’Alice qui dormait dans votre lit, M. Lang… Il semble bien que vous n’ayez jamais réellement su qui était votre femme, hein ?
On dirait un combat de boxe : saoulé de coups, acculé dans les cordes, l’écrivain vient de prendre une dernière droite et il vacille, les yeux dans le vague, avant d’aller au tapis.
— J’imagine que votre femme a dû produire certains documents le jour de votre mariage… Ce n’est pas très compliqué. Chaque année, des milliers de personnes voient leur identité usurpée dans ce pays. Je connais même le cas d’une femme qui a découvert le jour de son mariage qu’elle était déjà mariée… et divorcée. Il suffit d’un numéro de téléphone, d’une adresse, d’un numéro de Sécurité sociale et d’un extrait d’acte de naissance. Ensuite, on fait une déclaration de perte et on obtient une nouvelle carte d’identité. Tout cela, elle a pu l’obtenir en fouillant dans les affaires de quelqu’un qui ne se méfiait pas — en faisant des ménages par exemple — ou en dérobant un portefeuille ou encore en traînant dans les administrations. En vingt-cinq ans, elle a eu tout le temps de se forger une nouvelle personnalité… Nous avons donc trouvé dans votre maison une pièce à conviction concernant le double meurtre de 1993. Par conséquent, nous allons rouvrir le dossier, annonce Servaz.
Pas encore tout à fait prêt à rendre les armes, le boxeur au bord du knock-out se rebiffe une dernière fois :
— Impossible, plus de vingt ans ont passé : il y a prescription…
Servaz secoue la tête.
— Ah, non, non, il n’y en a pas, désolé, corrige-t-il. J’ai toujours cru à votre culpabilité dans cette affaire, voyez-vous — alors, en 2002 comme en 2012, quelques mois avant la date de prescription, avec l’accord d’un juge, j’ai systématiquement rédigé un nouveau procès-verbal, qui a été rajouté aux autres pièces du dossier. Comme vous le savez, ce genre de démarche remet les compteurs à zéro.