Выбрать главу

Lang est au tapis, compté par l’arbitre, mais il veut quand même se relever avant le « 10 » fatidique :

— Il n’y a pas de preuve, s’acharne-t-il, ce n’est pas moi qui les ai tuées…

— Sur ce point, je suis d’accord, admet tranquillement le policier. Laissez-moi essayer de vous résumer comment ça a dû se passer… (Il marque une pause, met de l’ordre dans son raisonnement.) Les filles vous faisaient chanter… elles exigeaient toujours plus… votre position devenait intenable et vous avez décidé d’y mettre fin. Vous leur avez fixé un rendez-vous près de la cité U, comme d’autres fois, j’imagine. Mais cette fois, ce n’était pas pour leur verser de l’argent. Cependant, vous ne comptiez pas vous salir les mains, non : vous avez demandé à ce pauvre garçon, à ce malheureux Cédric Dhombres, de le faire à votre place. Je ne sais pas comment vous vous y êtes pris — si vous l’avez fait chanter vous-même à cause des photos, s’il aurait fait n’importe quoi pour l’auteur qu’il vénérait, si vous lui avez offert de l’argent. Cédric Dhombres avait peur de vous : il parlait d’un homme impitoyable, qui « lui ferait du mal »… Vous l’avez menacé, poussé au suicide ? Toujours est-il qu’il les attend dans le petit bois, à la nuit tombée. Il surprend Alice : il attaque par-derrière, comme vous lui avez dit de le faire — la bonne vieille méthode de votre père —, puis il frappe la deuxième qui se retourne, et, là, il s’aperçoit que ce n’est pas la bonne personne, il panique. Que faire ? Le temps presse… Odile Lepage ressemble aux deux sœurs — d’où sa méprise —, mêmes cheveux longs et blonds, même genre de silhouette, même allure générale. Il la frappe donc jusqu’à la défigurer totalement. Avec l’espoir que ni vous ni personne ne vous apercevrez de sa méprise. Ça a marché au-delà de ses espérances, la seule à connaître la vérité, c’était la survivante : Ambre… Il les a revêtues des robes de communiante, conformément à la mise en scène morbide que vous aviez imaginée, a passé les croix autour de leur cou et a décampé. Mais il sait que ça n’est pas Ambre qu’il a tuée, qu’elle court toujours. Alors, il file à sa piaule. Comme personne ne répond, il fracture la porte. Peut-être cherche-t-il à savoir où elle se trouve… Ambre, de son côté, a dû découvrir la scène peu après, elle a récupéré la croix d’Alice — sans doute comme un souvenir macabre de cette nuit-là — et elle s’est évanouie dans la nature. Quand elle a lu dans les journaux que tout le monde la croyait morte elle aussi, elle a dû décider de passer dans la clandestinité : son seul lien avec son existence d’avant, sa sœur, était rompu et elle devait craindre pour sa vie… Et puis, vous avez eu beaucoup de chance : ce pauvre garçon s’est pendu en avouant son crime. Et n’oublions pas ce qu’il a écrit : « J’ai toujours été ton plus grand fan. Je gage qu’à partir d’aujourd’hui j’aurai dans tes pensées la place que je mérite. Ton fan numéro 1, à jamais dévoué… » Sur le moment, ça ressemblait à un geste désespéré de la part d’un fan déséquilibré — mais, en réalité, c’était bien plus que ça. Un cadeau. Une offrande. Un sacrifice. Il devait aussi être mort de trouille à l’idée qu’Ambre allait réapparaître et le dénoncer. Et puis, il avait peur de vous : l’homme impitoyable.

— Et vous allez prouver ça comment ?

Servaz fait mine de ne pas avoir entendu. Il sait que Lang n’a plus guère de munitions, qu’il est à sa merci, qu’il n’a même plus envie de se battre. Il le lit dans ses yeux pleins de douleur et de mélancolie, il l’entend dans sa voix.

— Revenons à votre femme, M. Lang. Elle a été droguée. GHB. On en a trouvé des résidus dans ses cheveux et dans son sang. Je vous souhaite bonne chance, à vous et à votre avocat, pour expliquer qu’il s’agissait d’un cambriolage qui a mal tourné après ça… Votre femme a été droguée, sans doute par vous, pour ralentir ses réflexes, c’est ce que le jury pensera : préméditation.

— Quoi ?

L’espace d’un instant, Servaz a un doute : Lang a l’air sincèrement surpris — il jurerait que sa stupéfaction n’est pas feinte. Nom de Dieu, il ne savait pas pour la drogue… Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Il y a quelque chose qui lui échappe.

— Ou alors, poursuit-il néanmoins, il y a une autre hypothèse : peut-être qu’elle ne voulait pas que vous sachiez ce qu’elle prenait pour supporter de se coucher chaque nuit avec un monstre

— Je ne sais pas de quoi vous parlez, affirme Lang, et, encore une fois, Servaz a l’étrange sentiment que, sur ce point, il est absolument sincère.

Est-ce qu’un élément capital lui a échappé ? A-t-il mis une pièce du puzzle au mauvais endroit ? Il n’en déroule pas moins sa démonstration.

— On s’est renseignés, le type qui vous coache à la salle de gym où vous avez vos habitudes vous a vu trois fois plus que d’habitude ces derniers temps. « Le genre de changement qu’on observe normalement le 1er janvier », il a même dit. Vous vous attendiez à être mis en garde à vue… Vous vous êtes préparé physiquement et psychologiquement. Mais comment, dites-moi, peut-on se préparer à une garde à vue avant que le crime ait lieu sinon en étant soi-même le criminel ?

Servaz laisse à Lang le temps de ruminer ça. Quelque chose dans l’attitude de l’écrivain, et dans l’ombre qui voile à présent son regard, lui laisse à penser qu’il a gagné, que l’autre est vaincu.

— Revenons à… Ambre-Amalia. Au cimetière, il n’y avait que trois couronnes : Amalia ne fréquentait pas beaucoup de monde, pas vrai ? C’était une vraie casanière… Lola Szwarzc m’a dit que votre femme, quand vous lui rendiez visite dans ce squat, au tout début, savait exactement ce qu’elle voulait. Et que ce qu’elle voulait, c’était vous…

Pas de réponse, cette fois.

— En me racontant l’histoire de votre rencontre, vous m’avez dit que vous pensiez avoir trouvé l’âme sœur en découvrant les photos d’Amalia dans cette galerie. Pas étonnant : elle a tout fait pour que vous ayez cette sensation… Ces photos n’existaient que dans un seul but : vous mettre le grappin dessus. Et quand vous l’avez vue, vous êtes tombé sous son charme, comme vous étiez tombé sous celui d’Ambre vingt ans plus tôt. Et vous avez éprouvé cette impression de « déjà vu ». Comme vous l’avez dit vous-même : il y avait quelque chose chez elle de si familier, qui éveillait en vous des émotions très anciennes. Normal, puisque — si Amalia avait bien changé après toutes ces années d’errance et de galère — elle n’en restait pas moins la même personne.

Et puis, l’estocade :

— Quel effet ça fait d’avoir dormi pendant cinq ans auprès d’une femme que vous aviez violée et qui vous haïssait sans doute de toutes ses forces ?

— Je l’aimais…

La phrase a jailli spontanément, au bout d’un long silence — comme une confession, un aveu.

Servaz hésite à prononcer la phrase suivante, mais il n’est pas là pour jouer les bons Samaritains.

— Jusqu’à la tuer ?

Regard désespéré de Lang. La réponse laisse Servaz sans voix :

— C’est elle qui me l’a demandé.

7.

Dimanche

« Ce n’est pas un meurtre »

— Ce n’est pas un meurtre, c’est un suicide assisté — de l’euthanasie active.

L’émotion dans sa voix. Servaz le fixe, abasourdi. C’est quoi, cette stratégie ? Est-ce qu’il compte vraiment s’en tirer comme ça ? Sa dernière cartouche ? Puis le flic repense au sentiment qu’il a éprouvé juste avant : celui que Lang ne savait pas qu’Ambre-Amalia avait été droguée. Quelque chose lui échappe.