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— Quoi ? coasse-t-il.

Lang lui lance un regard contrit, infiniment triste.

— Oui, je l’ai assommée. Oui, j’ai fait en sorte que les serpents la mordent pendant qu’elle était inconsciente, je les ai approchés d’elle un par un, à l’aide d’une pince… Chez eux, la morsure est un réflexe de défense, en cas de danger ou de peur…

S’ensuit un silence sinistre. Servaz a bien conscience que l’écrivain vient d’avouer l’assassinat — là, devant la caméra — mais il se demande où Lang veut l’emmener.

— Un… un suicide assisté ? répète-t-il, incrédule. Comment ça ?

Les yeux de Lang flambent un instant, puis s’éteignent.

— Ma femme était malade, capitaine. Très malade… Maladie de Charcot, ça vous parle ? Une maladie dégénérative presque toujours mortelle d’origine inconnue, qui provoque la paralysie de toutes les fonctions — y compris cérébrales et respiratoires — et le décès en moins de trois ans en moyenne dans des conditions extrêmement pénibles.

Sa voix s’est cassée — navrée, assombrie —, comme s’il en était personnellement responsable.

— La plupart du temps, la maladie apparaît par hasard, sans qu’il y ait eu de facteurs déclenchants, chez des sujets ayant le plus souvent entre quarante et soixante ans. Elle n’est pas non plus due à l’hérédité. En fait, on ne sait pas grand-chose de cette saloperie… Elle commence par une paralysie progressive : au bout des doigts ou de la langue, puis se répand peu à peu… À ce jour, il n’existe aucun traitement.

Il y a sur ses traits les stigmates d’un chagrin inconsolable.

— Vous n’imaginez pas ce qu’ont été ces derniers mois, capitaine. Vous n’avez pas idée… Personne ne le peut sans l’avoir vécu.

Il passe une main dans ses cheveux, de son front à sa nuque, lentement — et sa bouche se tord en un rictus. L’écrivain lui parle ensuite de la rapide dégénérescence d’Amalia (il n’a pas la force de l’appeler Ambre, ou bien il veut ne se souvenir que d’Amalia : la femme aimante et aimée), de ses problèmes de plus en plus importants de mémoire, de sa perte de poids, de ses crises de larmes. Servaz pense alors à la maigreur du corps d’Amalia Lang, à ses traits fatigués, à son estomac trop petit, selon la légiste, à sa diète, selon Lola.

L’écrivain est au bord des larmes.

— Les derniers temps, même son élocution en était affectée… Les mots sortaient de sa bouche tronqués, amputés ou déformés. Parfois, ils ne sortaient pas du tout… Il y en avait un qui manquait au beau milieu d’une phrase, et ça la mettait en rage…

Il prend une profonde inspiration.

— Elle n’avait plus de forces… elle se traînait… on aurait dit le fantôme de la femme que j’avais connue… Mais elle refusait l’hospitalisation.

Seigneur, se dit Servaz. Si ce type dit vrai, c’est le plus grand acte d’amour qu’un homme puisse accomplir.

Mais il n’oublie pas pour autant Alice et Odile.

— Alors oui, peut-être que j’étais amoureux de Zoé Fromenger… Mais mon amour platonique pour ma femme n’a jamais cessé d’exister, capitaine. Il était plus fort que tout. Je l’ai aimée jusqu’à son dernier souffle, je l’aime encore aujourd’hui. Et ça m’est égal si, de son côté, elle ne m’a jamais aimé, si elle m’a menti, trompé, abusé… si son amour n’était qu’un mensonge.

Servaz n’en croit pas ses oreilles : ce type est en train de parler de la femme qu’il a violée quand elle avait dix-sept ans, dont il a tué la sœur, et il se pose en victime, bon sang ! Et pourtant, il y a quelque chose de désespérément sincère chez Erik Lang, en cet instant précis.

— Cette femme, je l’ai aimée au-delà de tout, capitaine. Je voulais vieillir avec elle, je voulais mourir dans ses bras, un jour… Elle avait des projets, des rêves pour deux. Une vision. Elle me donnait de la force, de la joie. Chaque jour avec elle était une fête — avant la maladie…

— Quand sont apparus les premiers symptômes ?

— Il y a deux ans et demi.

Une fièvre anime de nouveau son regard.

— C’est elle qui m’a demandé de le faire pour lui épargner une mort dans d’atroces souffrances, poursuit-il. Car elle n’avait pas le courage de se suicider — et surtout elle ne voulait pas savoir à quel moment sa mort surviendrait : elle ne voulait pas voir la mort venir, vous comprenez ?

Ombre pathétique de lui-même, Lang grimace.

— Bien entendu, au début, j’ai protesté, j’ai refusé, je lui ai dit qu’il n’en était pas question. Non pas que j’aie eu peur de la prison. Mais je ne voulais pas la tuer. C’était hors de question. Je ne voulais pas être hanté par cette image pour le restant de mes jours…

Ses mains volettent un instant, comme deux oiseaux en cage.

— Mais elle est revenue à la charge… Sans cesse elle me suppliait, elle pleurait ; elle s’est même mise à genoux, une fois. Tous les jours elle me harcelait, elle appuyait sur la corde sensible, elle me répétait : « Tu ne m’aimes pas. » Et son état empirait de jour en jour. Alors, j’ai fini par céder… Mais je ne pouvais pas la tuer de mes mains, c’était impossible, je n’en avais pas la force. Et je ne voulais pas qu’elle souffre, je voulais être sûr que sa mort serait rapide et indolore. C’est pourquoi j’ai pensé aux serpents… En l’assommant et en lui inoculant les venins des reptiles les plus dangereux du monde, elle serait morte en quelques secondes, je me suis dit…

Il s’est tassé sur son siège. Il a terminé. Il a l’air soulagé d’avoir vidé son sac et son regard incertain fixe un point au-dessus de l’épaule gauche de Servaz.

— Et vous l’avez droguée pour diminuer ses réflexes, ajoute celui-ci.

De nouveau, Lang semble surpris.

— Non, la drogue, je vous l’ai dit : ce n’est pas moi.

Servaz tique.

— Vous pouvez prouver tout ça ? demande-t-il. La maladie, je veux dire… Je peux faire exhumer le cadavre, requérir des examens complémentaires. Mais j’aimerais mieux éviter d’en arriver là.

Lang hésite.

— La seule personne en dehors de moi à qui elle s’était ouverte de sa maladie, c’était son amie Lola, celle du squat : c’est ce qu’elle m’a dit.

Servaz le toise froidement.

— Non. Je suis désolé, mais elle n’a rien dit à Isabelle Lestrade…

— Qui ça ?

— C’est le vrai nom de Lola… Elle ne lui a rien dit de sa maladie… Elle a déclaré au contraire qu’elle suivait un régime.

Lang semble atterré, il tombe des nues.

— Le Dr Belhadj ! tonne-t-il soudain. Au CHU de Toulouse ! C’est un spécialiste de la sclérose latérale amyotrophique — c’est l’autre nom de la maladie. Elle le voyait une fois par semaine et même deux ces derniers temps. Lui pourra vous le confirmer…

Servaz hoche la tête en contemplant le visage ravagé de l’écrivain. Un doute affreux lui est venu. Il se lève.

— Très bien. Je reviens tout de suite.

Il sort.

Il a appelé le CHU. À force de patience et après avoir été baladé d’un service à l’autre, il a fini par obtenir une personne qui lui a expliqué que le CHU de Toulouse est bien reconnu comme centre de référence pour huit maladies rares, mais que la maladie de Charcot n’en fait pas partie. Selon cette même personne, il existe bien, toutefois, au sein du CHU, un centre de ressources sur la SLA, la sclérose latérale amyotrophique, lui-même rattaché à l’unité d’exploitation neurophysiologique du département de neurologie de l’hôpital. Il a quand même demandé à la personne au bout du fil si elle connaissait le Dr Belhadj. Non, elle ne connaissait pas, mais elle a précisé qu’il ne fallait pas en tirer de conclusion : il y a beaucoup trop de médecins ici pour les connaître tous. Et l’a invité à appeler le département de neurologie, pôle neurosciences.