Il a demandé si on pouvait le lui passer. Ce qu’on a fait aussitôt.
Au département de neurologie, on lui a demandé ce qu’il voulait, puis on l’a mis en attente pendant un bon quart d’heure en lui balançant dans l’oreille une musique qu’il ne connaît pas mais que Mozart aurait pu jouer avec les pieds. Au bout de quinze minutes, une nouvelle voix le tire de sa transe :
— Qu’est-ce que vous cherchez exactement ?
Il explique.
— Vous avez un fax ? Je vais vous envoyer la liste des praticiens. Si votre Dr Belhadj travaille sur la SLA, il est forcément dedans.
Il a. Il donne le numéro, en conclut que la personne au bout du fil n’a jamais entendu parler du Dr Belhadj. Quand la liste arrive, il constate qu’elle fait plusieurs pages. Il n’aurait jamais pensé qu’il y avait autant de spécialistes au service neurologie. Il compte : douze pour la neurologie vasculaire, neuf pour la neurologie cognitive, l’épilepsie, le sommeil et les mouvements anormaux, huit pour la neurologie inflammatoire et la neuro-oncologie, douze pour les explorations neurophysiologiques, cinquante-huit, pas moins, pour les consultations spécialisées dans les disciplines précédentes…
Et, là-dedans, pas le moindre Dr Belhadj.
Il marche vers son bureau. Lang lui a menti. Il a essayé un dernier coup tordu. Il devait bien se douter, pourtant, qu’ils vérifieraient. Quel est le but de cette dernière manœuvre ? Gagner du temps ? Ça n’a pas de sens. Il pense à Amalia droguée. Et, tout à coup, il entrevoit une autre réalité — une terrible réalité.
Il a encore un coup de fil à passer…
— Elle se rendait comment à l’hôpital ? demande-t-il un quart d’heure plus tard.
— Avec sa voiture au début. En taxi dernièrement.
— Vous l’accompagniez ?
— Non. Elle refusait que je l’accompagne à l’hôpital, que je la voie là-bas.
— Ce Dr Belhadj, vous l’avez déjà rencontré ?
Lang lui jette un regard prudent.
— Une seule fois, je l’ai aperçu. J’avais insisté pour venir avec elle, cette fois-là… Elle me l’a montré du doigt, dans le hall du CHU, puis elle m’a demandé de l’attendre dans la voiture et elle s’est dirigée vers lui.
— Vous l’avez vue lui parler ?
— Non.
Servaz le contemple. À son tour, il grimace.
— Je suis désolé, dit-il. Mais je crois que votre femme vous a piégé…
— Comment ça ?
— Ambre… Amalia vous a poussé à la tuer très certainement dans le dessein de vous faire condamner indirectement pour deux autres de vos crimes demeurés impunis : son viol et le meurtre de sa sœur Alice. Elle s’est droguée elle-même pour être sûre que la police écarterait la thèse du cambriolage qui a mal tourné et pour attirer les soupçons sur vous. Elle a laissé la croix dans son tiroir pour que soit rouverte par la même occasion l’enquête de 1993…
Il pose les mains à plat sur son bureau.
— Elle a dû suivre un régime sévère pour maigrir ainsi, peut-être aussi qu’elle se faisait vomir… Quant à ses problèmes d’élocution : elle les simulait quand elle était avec vous : à la maison. Une sacrée performance, je dois dire… Dès qu’elle était à l’extérieur, ses symptômes disparaissaient. Même chose pour ses trous de mémoire. Je viens d’avoir Lola Szwarzc au téléphone, elle est formelle : Ambre… Amalia ne présentait aucun des symptômes que vous m’avez décrits.
Lang ne réagit pas. Son teint a viré au gris et Servaz a peur qu’il ne fasse un malaise.
— Il n’y a pas non plus de Dr Belhadj au CHU de Toulouse. Ni ailleurs. Par conséquent, il n’existe aucune preuve de ce que vous avancez, et le jury conclura certainement à l’assassinat avec préméditation : à cause de la drogue. Passible de la réclusion criminelle à perpétuité.
Il encaisse, les yeux rouges, larmoyants.
— Mais vous, vous me croyez !
Servaz hausse les épaules, fataliste. Au plus profond de lui se lève une vague de triomphe perverse.
— À ce stade, ça n’a plus guère d’importance, Lang. Les faits sont tous contre vous — et ma petite hypothèse apparaîtra pour ce qu’elle est : une théorie improbable, que rien ne vient étayer…
— Mais la comparaison ADN prouve que… qu’Amalia était… Ambre… vous l’avez dit vous-même.
— Et après ?
— Ils… Le jury… se posera forcément la question…
— Et… ? Tout ce qu’ils verront, c’est que vous avez assassiné la femme que vous pensiez avoir tuée en 93. Et cela aggravera votre cas. Comment croire quelqu’un qui était déjà un assassin vingt-cinq ans auparavant ? En outre, j’ai coupé la caméra quand je suis sorti du bureau, tout à l’heure… Après que vous avez avoué le meurtre de votre femme. Rien de ce qui s’est dit ensuite n’a été enregistré…
Il est temps de conclure. Chacun de ses mots est un clou de plus dans le cercueil.
— La femme pour laquelle vous allez finir votre vie en prison, celle pour qui vous vous êtes sacrifié ne vous a jamais aimé : elle vous haïssait de toutes ses forces au contraire. Votre grande histoire d’amour n’était en réalité qu’un mensonge.
Servaz regarde l’heure. Il appelle Espérandieu.
— Redescends-le en bas, dit-il. Demain matin, on appelle le juge.
— On prolonge la garde à vue ?
Il montre la caméra.
— Pas la peine. Il est cuit. Tout est là-dedans…
Vincent invite alors l’écrivain à se lever, lui passe les pinces. À son tour, Servaz se lève — et Lang et lui se défient une dernière fois du regard, leurs yeux connectés, unis par un même dénouement : la victoire d’un côté, la déroute de l’autre. Un léger sourire s’épanouit sur les lèvres du romancier.
Un sourire triste. Infiniment triste.
— Je peux vous demander une faveur, capitaine ? Il y a un manuscrit inachevé sur mon ordinateur. Vous pourriez l’imprimer ? J’aimerais le récupérer… (Il soupire.) Vous croyez que je pourrai écrire en prison ?
8.
Dimanche
Aviron
Comme chaque fois, il a rangé son bureau, il a mis de l’ordre. Il a préparé les formulaires, le rapport pour le juge qu’il enverra demain, sauvegardé l’enregistrement vidéo… Il a la satisfaction du travail bien fait, de la belle ouvrage : une porte refermée définitivement — enfin — au bout de vingt-cinq ans. Et pourtant, cette victoire lui laisse un goût singulier.
Il y a vingt-cinq ans, Lang a commis le plus abject des crimes et il a ensuite tué, indirectement, trois personnes — si on inclut le suicide de Cédric Dhombres. Et, cependant, la vengeance d’Amalia ne lui paraît pas moins abjecte : ce mensonge hideux de l’amour… Car il croit Lang quand il dit avoir agi par amour.