La justice doit-elle être rendue à n’importe quel prix ? Qui est-il pour répondre à pareille question ? Personne… Il attrape sa veste, referme la porte derrière lui.
Comme la nuit est tombée — un dimanche qui plus est —, le couloir est désert, obscur, silencieux. Il se dirige quand même, à tout hasard, vers le bureau devant lequel il est passé plus tôt dans la journée, celui où il a entendu prononcer le mot aviron. Par la porte entrouverte, une bande de lumière se faufile et se répand dans la pénombre du couloir. Il entend un froissement de papier à l’intérieur, suivi d’un tiroir qu’on referme. Le collègue se retourne vers lui quand il se glisse dans la pièce. Comme lui, il range ses papiers, s’apprête à partir. Une unique lampe brille encore.
— Salut, dit Servaz.
L’autre lui lance un regard prudent. Il n’y a aucun atome crochu entre eux. Simonet est un type de la vieille école, obtus, réfractaire au changement, et surtout un peu trop dilettante au goût de Servaz.
— Salut…
— C’était quoi cette histoire de club d’aviron, tout à l’heure ? demande-t-il tout à trac.
— Pourquoi tu veux le savoir ?
— Simple curiosité.
De nouveau, le regard circonspect. Simonet n’est pas dupe, mais il est pressé de partir, de rentrer chez lui. Il n’a pas envie de discuter.
— Il y a plusieurs filles qui se sont plaintes que le patron du club rentre dans les douches à l’improviste pour les mater. Encore un de ces délires nés de l’affaire Weinstein, ajoute-t-il d’un ton méprisant et amer.
Servaz a tressailli.
— Il s’appelle comment ?
Le regard du collègue s’affûte. Il soupèse ce qu’il va lâcher et surtout ce qu’il peut obtenir en échange. Marchandage ordinaire de flics.
— François-Régis Bercot. Pourquoi ? Ça te dit quelque chose ?
— Rien du tout.
Simonet secoue lentement la tête.
— Servaz, aboie-t-il, arrête de me prendre pour un con !
— Une vieille histoire… il y a vingt-cinq ans, plaide Martin. Laisse tomber. Ça n’a aucun rapport.
— Il y a vingt-cinq ans ? Sérieux ? le raille Simonet. Nom de Dieu, Servaz ! T’as vraiment du temps à perre, putain ! Tu crois pas qu’on a autre chose à foutre que remuer la poussière ?
Toi sûrement, pense-t-il. Il a déjà tourné les talons. Simonet a raison. Rien qu’une coïncidence. Il y en a dans toutes les enquêtes criminelles : des petits détails qui semblent conduire quelque part et qui ne sont que des branches mortes, sans rapport avec l’affaire. C’est ce genre de coïncidence qui donne du grain à moudre aux sceptiques incorrigibles, aux amateurs de théories du complot, à tous ceux qui aiment refaire l’Histoire et croient que la vérité est ailleurs.
Il ressort dans le couloir. Un téléphone sonne quelque part, derrière une porte. Ça vient de son bureau… Il marche rapidement, ouvre la porte, le volume de la sonnerie augmente. Il décroche.
— Quelqu’un veut vous parler, dit la personne de service dominical au standard.
— Je n’ai pas le temps, dites…
— Il dit qu’il est un fan et qu’il veut vous parler de Gustav… Il a insisté.
— Quoi ?
— Je n’ai pas très bien compris, il dit qu’il est un fan et qu’il…
— J’ai compris ! Passez-le-moi !
Il a le cœur dans la gorge, le sang qui cogne aux tempes.
— Allô !
— Tu veux revoir Gustave, enculé de flic ? Libère Erik Lang et tu le reverras. Sinon… Je te donne une heure pour réfléchir. C’est moi qui te rappelle…
Déclic. Il l’a reconnue.
La voix éraillée, un peu trop aiguë, de quelqu’un qui communique peu : la voix de Rémy Mandel.
9.
Dimanche
Campagne
Il fonce à travers les rues, gare sa voiture en bas de chez lui sur un emplacement réservé, bondit hors du véhicule et traverse le trottoir en courant. Dans l’ascenseur minuscule et grillagé, il donne des coups de poing contre la cloison.
— Plus vite !
Il a crié. Il se fout qu’on l’entende. Quand la cabine s’immobilise, il repousse violemment la grille, jaillit sur le palier. Il sonne, tourne la poignée de cuivre. La porte n’est pas verrouillée. Il se rue à l’intérieur. Appelle. Fait irruption dans le salon, voit le visage ahuri de la baby-sitter.
— Où il est ?!
Il a hurlé. Elle prend peur. Elle écarquille les yeux.
— Gustav ? Il est parti avec votre collègue…
Il l’attrape par les épaules, la secoue. Leurs deux visages très proches. Il postillonne.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
— Lâchez-moi ! Il a dit que vous lui avez demandé d’emmener Gustav chez le médecin et qu’il le ramène dans une heure, que vous n’aviez pas le temps avec votre enquête.
— Et tu l’as cru, pauvre idiote ? On est dimanche !
— Vous êtes malade ! Je vous interdis de…
— Il ressemblait à quoi ?
— Grand, cheveux blancs, yeux bleus ! Je comprends rien ! Qu’est-ce qui se passe, merde ?
Il est déjà reparti. Mandel lui a dit qu’il rappellerait dans une heure sur son téléphone fixe du SRPJ. Il dévale l’escalier, fait irruption sur la place Victor-Hugo — où il bouscule un hipster barbu qui proteste quand son panier à course se répand sur le trottoir — des oranges et des pommes, bio certainement, qui roulent dans le caniveau —, se met au volant et redémarre dans un hurlement de gomme, sous le regard éberlué du hipster, repart vers le boulevard de l’Embouchure.
— Je veux parler à Gustav ! dit-il dans le téléphone.
— On n’est pas dans un film, rétorque la voix de Mandel. Vous allez faire exactement ce que je vous dis.
Servaz ne dit rien.
— Vous allez libérer Lang.
— Je ne peux pas faire ça…
— Un mot de plus et je lui coupe un doigt, c’est clair ?
Servaz se tait.
— Démerdez-vous pour le libérer, ensuite vous prenez la direction d’Albi. D’ici une heure, vous recevrez de nouvelles instructions. Je vous conseille vivement d’être en route à ce moment-là. Filez-moi votre numéro de portable. Et pas d’embrouille : Lang, vous et moi — personne d’autre. Ne perdez pas de vue que j’ai Gustav avec moi.
Je ne perds pas de vue que je vais t’arracher la tête, pense-t-il. Mais la peur est plus forte que la rage, en cet instant.
Le garde, en bas, le considère d’un air ahuri :
— À cette heure-ci ?
— Une urgence, répond-il. Le juge veut lui parler. Il y a des éléments nouveaux. Bon, alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?
— On y va, on y va… pas la peine de s’énerver. Mais avant, il faut me signer une décharge.
— Pas de problème.
Il signe.
Lang est allongé sur le banc de sa cellule, les yeux fermés, mais il les rouvre instantanément quand ils déverrouillent la porte. Ils glissent du garde à Servaz, surpris. Il n’a aucun moyen de savoir l’heure qu’il est — et il doit se demander si c’est déjà le matin, s’il a dormi d’une seule traite toute la nuit.
— Levez-vous, dit le flic.
Puis il lui passe les menottes, le pousse doucement à l’extérieur, l’entraîne vers l’ascenseur sous les regards perplexes et convergeant comme les rayons d’une lentille en provenance du bocal. Au lieu de le remonter au deuxième, il a appuyé sur le bouton du rez-de-chaussée.