Quand il émerge dans le hall d’accueil et tourne à gauche en direction de la cour intérieure, les deux plantons le contemplent de derrière leur comptoir. Lang aperçoit la nuit derrière les vitres, son regard tombe sur une horloge.
— Où on va ? demande-t-il, désorienté. Putain, c’est quoi ce bordel ?
Une fois dans la cour, Servaz le conduit vers l’endroit où il a garé sa voiture. Il aurait pu la rejoindre directement depuis les cellules de garde à vue — il y a une porte qui donne accès au parking souterrain à partir des « geôles » — mais cela aurait par trop attiré l’attention. La lune brille au-dessus des façades austères du commissariat, elle se reflète dans ses vitres noires. Il ouvre la portière côté passager, pousse Lang à l’intérieur.
— Où on va ? répète celui-ci.
— La ferme.
Deux minutes plus tard, ils roulent sur le boulevard en direction de l’est, longeant le canal sombre, les façades des immeubles aux fenêtres illuminées, puis tournent dans l’avenue de Lyon avant de gagner la rocade nord par la route d’Albi.
Pendant un moment, Lang ne dit rien. Il semble effrayé. Quand ils atteignent le périphérique, cependant, et se glissent dans le flot des phares, quittant l’agglomération, il se manifeste :
— Vous allez me dire où on va à la fin ?
Servaz ne répond pas. Il a glissé son arme dans son étui en Cordura et il sent sa présence tout contre lui, sous sa veste en cuir, tandis qu’il conduit. Il a posé son téléphone portable sur le tableau de bord. Ils sont en train de franchir la barrière de péage sur l’A68, l’autoroute qui serpente comme une rivière entre les collines du nord-est, en direction de Gaillac et d’Albi, quand l’écran s’illumine soudain, aussitôt suivi par une sonnerie qui ressemble au grelot d’un vieux téléphone.
— Il est dans la voiture ? demande Rémy Mandel.
— Oui.
— Passez-le-moi.
Servaz tend le téléphone à Lang, qui le prend avec ses mains menottées.
— Allô ?
Un silence.
— Oui, c’est moi… Qui… Qui êtes-vous ? Mandel, c’est vous ? Nom de Dieu, qu’est-ce qui vous prend ?
Servaz quitte le ruban de l’autoroute des yeux pour scruter le profil de l’écrivain dans le faible halo du tableau de bord. Il a l’air tendu, nerveux. Il écoute sans broncher.
— Je ne comprends pas, dit-il après un moment. Que voulez-vous ? (Le romancier a parlé d’une voix incrédule, déroutée. Il écoute ce que le fan lui dit.) Attendez… je ne sais pas ce que vous voulez, mais je… je refuse de m’enfuir… Non : je ne veux pas, je vous dis… Vous êtes fou, Mandel… je… je ne m’enfuirai pas, vous entendez ? (Il écoute encore, et Servaz perçoit le grésillement de la voix de Mandel de plus en plus forte dans le téléphone.) N’insistez pas, Mandel, je refuse de faire ça ! Vous devez libérer ce gosse ! (Nouveau grésillement dans l’appareil, puis l’écrivain se tourne vers lui et le lui tend.) Il veut vous parler…
— J’écoute, dit Servaz.
La voix dans l’appareil est pleine de colère :
— Ramenez cet abruti avec vous !
— Vous l’avez entendu : il vous a dit qu’il ne voulait pas s’enfuir. Relâchez mon gosse, Mandel.
— Fermez-la et faites ce que je vous dis ! Sortez à Lavaur ! Ensuite prenez la D12 ! Le téléphone risque de ne pas passer là-bas, alors je vais vous donner mes instructions tout de suite. Un bon conseil : ne dites à personne où vous allez…
Quand il repose le téléphone, il découvre que Lang l’observe attentivement.
— Pourquoi vous faites ça ? demande l’écrivain.
— Il a mon fils…
Ça ne semble pas rassurer l’écrivain pour autant, bien au contraire.
— Ce type est cinglé, vous le savez ?
— Merci, je ne crois pas que quelqu’un de normal se comporterait de la sorte.
— Qu’allez-vous faire ?
— Pour l’instant, ce qu’il me dit.
— Je ne veux pas être mêlé à ça.
— Vous l’êtes déjà…
— J’exige d’être ramené en cellule…
— Je vous ai dit de la fermer…
— Vous… Vous n’avez pas le droit de me contraindre à vous suivre… Mon avocat vous fera virer de la police, vous allez vous retrouver au chômage et sans droits à la retraite…
— Encore une remarque de ce genre et je vous tire une balle dans le genou, Lang.
L’écrivain se le tient pour dit.
La lune brille sur les collines, lesquelles se découpent en ombres chinoises sur la nuit claire, coiffées de chevelures d’arbres ; des nappes de brouillard stagnent dans les creux, à l’orée des bois, et, quand ils plongent dedans, la clarté des phares se change en une lueur d’incendie. L’autoroute a cédé la place à un paysage totalement obscur depuis qu’ils ont quitté Lavaur, les seules lumières étant celles de fermes isolées.
Servaz se demande comment on peut vivre dans un endroit pareil, dans ce silence et cette nuit si profonde que le temps semble s’y arrêter jusqu’au lendemain. L’hiver, cette obscurité a quelque chose de terrible.
Le cœur serré, les mains crispées sur le volant, il suit les instructions de Mandel. Il ne cesse de penser à Gustav. Où se trouve son fils en ce moment ? Est-il attaché ? Bâillonné ? A-t-il peur ? Est-il bien traité ? Il le revoit dans cette chambre d’hôpital autrichienne après l’opération. Comme il avait peur pour lui alors. Comme il craignait pour sa vie. La même peur qui l’a envahi et qui lui tord l’estomac à cet instant.
Cela fait un moment que Lang n’a plus prononcé une parole. À quoi pense-t-il ? Cherche-t-il une issue ? Si Servaz ralentit, va-t-il sauter de la voiture et filer ? Il a toujours sa ceinture bouclée.
Ils franchissent une colline, basculent de l’autre côté et là, au bas de la pente, Servaz manque louper l’entrée du chemin, aussi étroite qu’un tunnel qui s’enfonce à travers les bois, avec la croix en pierre étouffée par le lierre en guise de repère, comme prévu.
Il écrase la pédale de frein, vire et s’engage sur les ornières, entre deux murailles d’arbres.
— C’est ici ? demande Lang d’une voix chevrotante.
Il ne répond pas. Le faisceau des phares bondit vers le haut et vers le bas, illuminant tantôt les troncs, tantôt la voûte de branches, en fonction des cahots.
— C’est quoi, cet endroit ? dit Lang — et Servaz entend la peur dans sa voix. Vous êtes en train de faire une énorme connerie, capitaine.
— Profitez-en. Ça devrait vous donner des idées pour votre prochain bouquin. Et maintenant, je ne veux plus un mot, vous entendez ? Fermez-la, Lang. Je ne plaisante pas…
10.
Dimanche
Libre
Je suis libre. Il a tué en moi la ferveur. L’amour que je croyais indéfectible, la fidélité, l’adoration. Il a éteint la flamme. À présent, je vais apprendre à le détester.
Quelle déception de l’entendre rejeter mon offre, mon sacrifice au téléphone. Quel lâche, quel traître, quel foutu hypocrite. Et surtout me traiter de fou. Est-ce qu’il me prend pour Mark David Chapman, Ricardo Lopez ou John Warnock Hinckley ? Je ne suis pas fou. La folie, c’est autre chose. Il m’a appelé par mon nom — plus de Rémy, comme sur les dédicaces… Après tout ce que j’ai fait pour lui, il n’a donc rien compris… Être fan, ce n’est pas simplement aimer quelqu’un, son œuvre, ce qu’il représente, sa personne, l’admirer, vouloir lui ressembler. Non, c’est bien plus que cela…