Выбрать главу

J’étais heureux quand il triomphait, triste quand il échouait. Ses succès et ses échecs étaient les miens. Je guettais avec vénération la sortie de chaque nouveau livre, le lisais et le relisais, je suivais avec la même dévotion chacun de ses pas dans le monde, j’étais un spécialiste, un expert, le gardien du Temple, je collectionnais les articles, les dédicaces, les photos… Il était mon modèle, mon héros. Il m’aidait à traverser le désert de ma non-existence. J’ai investi en lui tout mon amour, toute mon énergie, tout mon temps, tous mes rêves. J’ai fait de lui mon ami, mon confident, mon grand frère, mon idéal… J’ai cru que nous étions intimes, qu’il y avait entre nous quelque chose de spécial, de sacré.

Mais je viens d’ouvrir les yeux : il est lui et je suis moi — et il ne peut rien m’apporter personnellement. Je lui ai sacrifié ma vie, mais lui : que m’a-t-il donné en échange ? Je n’étais pas moi-même. J’étais un atome, une particule au milieu d’une foule d’autres comme moi, une masse anonyme de fans — ah, les fans… J’aurais dû voir la vérité bien plus tôt : les personnes comme lui ne sont fans de personne. Elles n’aiment qu’elles-mêmes, elles sont trop pénétrées de leur propre importance, trop occupées par leur propre gloire, leur propre vie pour s’intéresser à celle des autres. Nous, les fans, notre amour est à sens unique, il ne sera jamais payé de retour. Les gens comme lui prennent notre adoration, notre amour comme si cela leur était dû. Mais ils se fichent pas mal de nos petites vies…

Et tout cet amour pour lui, ça m’a rétréci… Tout cet amour inconditionnel gaspillé en vain, que j’aurais pu donner ailleurs… À mes parents, à mes amis, à une femme, à des enfants… Je regarde le ciel, les millions d’étoiles. Elles étaient là bien avant que je naisse, elles seront là bien après ma mort. Et je comprends à quel point c’était absurde, dérisoire.

Mais c’est l’heure d’un tout dernier rituel de vénération, d’un tout dernier sacrifice.

Une dernière fois, je vais faire quelque chose pour toi : je vais faire de toi une légende, qu’on n’oubliera jamais.

Et quand on se souviendra de toi, on se souviendra de moi. Tu me dois bien ça…

11.

Dimanche

Autodafé

La grange est plongée dans l’obscurité, aussi inerte et noire qu’un morceau de charbon, lorsqu’ils émergent dans la clairière. Aucun signe de vie et pourtant la voiture de Mandel — la Seat Ibiza — est bien là, garée tous feux éteints.

Servaz décrit une courbe ample et vient se ranger à côté.

Ses pleins phares fouettent un instant la façade de pierre du corps de ferme en ruine, qui forme un L avec la grange en bois aussi haute et vaste que le bâtiment principal. Il y a beau temps qu’il n’y a plus de carreaux aux fenêtres — ni même de portes ou de volets —, mais des carcasses rouillées d’engins agricoles, une herse rotative et une remorque à ridelles dorment encore dans la cour, tels des animaux assoupis.

— Putain, dit Lang dans un souffle, expirant tout l’air contenu dans ses poumons.

La nuit, ces bâtiments abandonnés et entourés d’arbres ont un aspect encore plus sinistre, encore plus hanté, que celui qu’ils doivent avoir en plein jour. Haute et massive, la grange projette son ombre lugubre sur la terre battue de la cour et sur le bâtiment voisin.

Servaz coupe le moteur. Descend. Prête l’oreille.

Aucun bruit à part le vent léger qui fait frissonner les arbres. Le flic fait le tour du véhicule, ouvre la portière passager et tire l’écrivain dehors sans un mot.

— Faites pas le con, Servaz, gémit celui-ci, alors que le flic le pousse vers la grange, en le tenant fermement par le bras.

Les étoiles clignotent au-dessus des cimes mouvantes de la forêt, tandis qu’ils marchent vers la grange. La peur que fait naître chez Lang ce décor se sent à la résistance qu’il offre, plus grande à chaque pas, et Servaz le lâche, sort son arme, fait monter une balle dans le canon et pointe celui-ci vers le romancier, montrant la double porte béante.

— Allons-y. On entre.

Lang le regarde. La lune éclaire son visage. Il a peur.

— Non.

Il a répondu fermement. Il croit sans doute que le flic ne mettra pas ses menaces à exécution. La crosse de l’arme s’abat sans prévenir sur sa bouche, aussi rapide que la morsure d’un serpent, et un craquement se fait entendre, en même temps que Lang pousse un cri.

— Entre…

L’écrivain se plie en deux et crache du sang dans la poussière. Il touche avec précaution ses dents brisées, lève la tête et jette un regard terrifié à Servaz, qui braque à présent sur lui le faisceau aveuglant de sa torche.

— ENTRE !

À contrecœur Lang avance. Servaz le suit. Il devine dans le dos un peu courbé de l’homme, dans son cou rentré dans les épaules sa terreur, sa résignation, son incrédulité. Son pied droit piétine quelque chose, quelque chose de plat et de mou, et il abaisse un instant le faisceau de la lampe vers la pointe de ses chaussures.

Il a marché sur un livre

Un roman signé Erik Lang.

La torche réveille ensuite des poutres verticales et horizontales qui soutiennent une haute et complexe charpente, et de grandes balles de foin parallélépipédiques, formant comme une pyramide à l’intérieur. La voix s’élève de derrière la pyramide :

— Fermez les portes…

— Où est mon fils ? gueule Servaz.

— Fermez les portes…

L’écrivain s’est retourné vers lui, perplexe sur la conduite à tenir, les yeux agrandis par la peur dans la lueur de la torche. Servaz lui fait signe de tirer les battants sur eux.

— N’essaie pas de t’enfuir, précise-t-il quand Lang marche vers la double porte.

Le romancier s’exécute, tirant sur eux les deux grands battants, qui grincent et se referment sur la nuit du dehors.

— Maintenant, venez par ici, lance la voix.

Il y a une petite porte ouverte dans le fond, la nuit noire au-delà. Ils marchent dans cette direction et, par deux fois, Servaz piétine un livre qui gît dans la paille. Un roman de Lang… Qu’est-ce que ça veut dire ?

Les deux hommes franchissent la porte basse, prennent pied sur un plancher de bois aux lattes étroites et ajourées.

— Il y a un interrupteur sur la droite. Allumez…

Servaz tâtonne. Actionne l’interrupteur. La lumière jaillit aussitôt d’une ampoule nue pendant au bout d’un fil torsadé et il sent l’adrénaline, la rage, la panique remonter à la surface en voyant Rémy Mandel tenir Gustav tout contre lui et appuyer une lame pointue sur son cou, dans le halo de la lampe.

— Mandel, tonne-t-il, la voix tremblante de colère et de trouille, si vous…

— Il ne risque rien si vous faites ce que je vous dis, l’interrompt le grand fan. Éteignez cette torche, putain ! ajoute-t-il en clignant des yeux.

À cet instant, le regard de Servaz croise celui de Mandel — le fan ira jusqu’au bout, il le sait — puis descend jusqu’à la pâle frimousse de son enfant, à peu près à la hauteur du nombril du géant, et son cœur se déchire en voyant la peur dans les yeux de son garçon.