— Seul ?
— Non ! Avec ma femme !
— Et après minuit ?
— Je dormais.
Le ton était de plus en plus exaspéré.
— Quelqu’un peut en témoigner ?
Les yeux de Bercot roulaient de l’un à l’autre, et Servaz lut une perplexité croissante dans son regard.
— C’est quoi ces âneries ? Qu’est-ce que vous… ?
— Répondez, M. Bercot, s’il vous plaît.
— Ma femme !
— Vous voulez dire qu’elle était éveillée à ce moment-là ?
À présent, les traits de Bercot exprimaient un mélange d’indignation, d’affolement et de colère.
— Non ! Bien sûr que non ! Elle dormait ! À côté de moi… Enfin, c’est ridicule. Que… ?
— Elle s’est endormie à quelle heure ?
— Je sais pas, moi ! 11 heures, 11 h 30…
— Et à quelle heure elle s’est réveillée ?
— Six heures.
— Z’en êtes sûr ?
— Ouais, ouais, j’en suis sûr ! Elle met le réveil. Écoutez, je n’aime pas du tout ces questions. Je…
— Elle prend des somnifères ?
— Non !
— Vous habitez loin d’ici, M. Bercot ?
— J’en ai marre de vos questions. Si j’avais su…
— Répondez, s’il vous plaît.
— Non, merde. Un quart d’heure en voiture, tout au plus. Ça vous va ?
— Et elle est garée où, en ce moment, votre caisse ?
— Sur le parking du club…
— D’aviron ?
Bercot eut l’air las tout à coup. Il se tenait de plus en plus voûté. Comme un boxeur dans les cordes qui n’a plus envie de se battre.
— C’est ça… On m’a d’abord interrogé là-bas… vos collègues. Ensuite, ils m’ont fait venir jusqu’ici. D’ailleurs, comment je rentre, moi ? À pied ?
— Vous avez des enfants, M. Bercot ?
— Une petite fille, trois ans… Mais je ne vois pas…
— Et vous, vous avez quel âge, M. Bercot ?
— Trente-deux.
— Vous fréquentez des étudiantes ?
— Quoi ?…
— Est-ce que vous connaissez des étudiantes ?
— Si je connais… ? Euh… non… non… À part ma nièce… Mais c’est juste ma nièce, bordel.
— Personne d’autre ?
— Non !
— Vous êtes déjà venu par ici ?
— Comment ça ?
— Sur cette partie de l’île. À pied ou en voiture…
— Non !
— Jamais ?
— Non, putain ! Il faut vous le dire comment ? Je peux rentrer chez moi maintenant ?
— Merci, je n’ai plus de questions. (Kowalski fit signe à un de ses hommes.) Et non, M. Bercot, vous ne pouvez pas rentrer chez vous. Je vais vous demander de suivre mes collègues au commissariat pour y signer votre déposition. Et je vous déconseille de parler à la presse.
— Allez vous faire foutre.
Le flash jaillit au moment où Bercot s’éloignait. Kowalski tourna la tête. Servaz l’imita. Le photographe, qui avait franchi le ruban et pénétré dans le périmètre, semblait sortir d’une cellule de dégrisement avec son gilet chiffonné plein de poches, ses cheveux en bataille et sa barbe de huit jours.
— Peyroles, qu’est-ce que tu fous là ?
— Salut, Léo.
— Dégage, lui lança Kowalski. Tu n’as rien à faire de ce côté-ci. Je pourrais te mettre en garde à vue pour ça.
— Sérieux ?
Le journaliste parut amusé par l’idée. Il passa sa main libre dans son épaisse chevelure. Servaz lui donna dans les cinquante ans. Il avait des poils blancs dans sa barbe et des valises king size sous les yeux. Il tendait le cou pour tenter d’apercevoir la scène de crime, mais Kowalski s’interposa et lui mit une main sur le bras pour le repousser hors du périmètre.
— File-moi quelque chose, le supplia le reporter. Sinon je vais être obligé d’inventer et ce sera pire. Allez. Juste une petite info, Ko…
— Il y aura une conférence de presse, répondit « Ko ».
— Quand ?
— Bientôt. J’en sais pas plus que toi.
Le journaliste fit une moue d’enfant gâté.
— T’es pas cool, dit-il. T’as pas un p’tit truc ? Rien que pour moi…
Kowalski souleva le ruban et Peyroles repassa en dessous. Puis le flic alluma une cigarette et fixa l’énergumène derrière ses paupières plissées de loup de mer.
— N’essaie pas de me baiser, OK ?
— Parole de Peyroles, dit le journaliste.
— Deux jeunes filles, dans les vingt ans, probablement étudiantes. Frappées à mort. Portant des robes blanches.
— Violées ?
— Pas de traces apparentes… L’autopsie en dira plus.
— Quoi d’autre ?
Peyroles prenait des notes, fébrilement.
— Attachées à deux arbres…
— Elles sont là depuis longtemps ?
— Non. Cette nuit.
Kowalski tourna les talons. Servaz remarqua qu’il n’avait pas parlé de la croix. Il se demanda jusqu’à quand ils pourraient garder l’info secrète.
— Merci, man, lança le journaliste derrière eux.
Il était 11 heures passées de quelques minutes quand Kowalski rassembla ses hommes et répartit les tâches.
— On va commencer l’enquête de voisinage par la cité U, dit-il. Il y a de fortes chances pour que les filles soient des étudiantes.
Il distribua des clichés Polaroid du visage intact.
— Il y en a aussi pas mal pour qu’une bonne partie des étudiants soient en cours à cette heure-ci. Et on est vendredi : un grand nombre vont rentrer chez eux avant ce soir. Il faut faire vite. J’ai appelé le service technique pour qu’il nous prépare une affichette pour appel à témoins avec cette photo et un numéro de téléphone. On va la placarder un peu partout, ici et dans toutes les facs : Paul-Sabatier, le Mirail, Capitole et toutes les écoles supérieures. Martinet, c’est toi qui t’y colles. Et c’est toi qui répondras au téléphone. Les autres, on se partage en groupes de deux, un groupe par étage. Servaz, tu viens avec moi. Des questions ?
Kowalski balaya le groupe d’un regard inquisiteur. Il y en avait sans doute, mais Martin avait déjà appris qu’avec « Ko » les questions idiotes étaient accueillies fraîchement et valaient souvent à leur auteur une remontrance. En conséquence de quoi même les questions pertinentes étaient passées sous silence. Kowalski consulta sa montre.
— Dans cinquante minutes dans le hall. C’est parti.
Servaz entendit son cœur cogner dans sa poitrine. Il ne cessait de penser aux jeunes filles. Au visage écrasé de l’une et à celui intact de l’autre. À cette croix qui manquait. Instinctivement, comme un mulot devine la présence d’un danger, il comprit qu’ils s’engageaient dans les ténèbres — et que c’était pour longtemps.
5.
Où on reparle d’Alice et Ambre
En ce vendredi matin, la plupart des portes auxquelles ils cognèrent restèrent désespérément closes, les étudiants étaient en cours. Les premières réponses derrière celles qui s’ouvrirent furent négatives. Ici, on se croisait, on dormait, on faisait l’amour. On s’engueulait à cause du boucan, on étudiait et on se plongeait dans les livres en espérant sans trop y croire que les diplômes fussent la clef d’une vie meilleure. Mais on se côtoyait peu. Les amitiés se nouaient ailleurs : dans les amphis, les cafés, les boîtes de nuit, entre étudiants d’une même ville ou d’un même village.