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Ce n’est que dans un troisième temps qu’il découvre tout le reste : autour de Mandel et de Gustav, il y a des monceaux de livres empilés sur le sol — des dizaines et des dizaines de livres —, jetés à terre mais pas n’importe comment : ils dessinent un cercle grossier autour d’eux. Un grand cercle d’environ deux mètres de diamètre. Voilà l’explication des romans qu’il a piétinés en venant… En un instant, il analyse toute la situation, point par point — mais c’est l’odeur qui lui fait comprendre le plan. Il pince les narines.

Essence

Il a envie de bondir, de se ruer sur le fan, mais il n’en fait rien. La pointe de l’instrument exerce une pression légère sur la peau du cou de Gustav, qu’il ne peut ignorer. Coupe-papier… Moins tranchant qu’un cutter, mais suffisamment pointu pour percer une carotide… Et Mandel tient fermement son fils contre lui de son autre bras.

— Qu’est-ce que vous voulez, Rémy ? demande-t-il doucement.

Pendant tout ce temps, Lang, debout devant lui, n’a pas bougé d’un cil.

Et c’est lui que Mandel regarde, pas le flic qui se trouve derrière.

— Bonsoir, Erik, dit-il.

Lang ne répond rien. Ne bouge pas. Respire-t-il seulement ?

— Je suis content de vous voir…

Un sourire pincé sur le visage du fan.

— J’imagine que vous beaucoup moins…

Toujours aucune réaction.

— Vous avez essayé de me faire porter le chapeau pour vos crimes, Erik. À moi : votre plus grand fan

Un reproche, de la colère dans la voix de Mandel. Cette fois, Lang réagit.

— Non ! Je savais que les caméras de surveillance vous innocenteraient !

— Et maintenant, vous refusez de vous enfuir, poursuit le grand fan sans l’entendre, d’une voix calme et unie. Vous avez peur, vous préférez aller en prison… Vous me décevez — terriblement.

— Écoutez…

— Je vous admirais… Toute ma vie, vous avez été un modèle pour moi. Un exemple. Je rêvais d’être comme vous, je rêvais d’être vous. Vous voyez, je vous aimais, Erik, j’aurais fait n’importe quoi pour vous. Comprenez-vous de quelle sorte d’amour il s’agit ? L’amour d’un fan ? Est-ce que vous savez seulement ce que cela représente ?

Non, visiblement Lang ne sait pas.

— Je guettais la sortie de chaque nouveau livre, je suivais votre actualité, j’étais un spécialiste de votre œuvre, un expert. Je collectionnais les articles, les dédicaces, les photos… Vous étiez mon héros. Au fond, je sais tout de vous, Erik. Il y a si longtemps que je vous suis, que je vous observe, que je vous guette. Si longtemps que, chaque jour, je me lève en me demandant : « Est-ce qu’on va parler d’Erik Lang aujourd’hui ? Sera-t-il dans les journaux ? À la radio ? » La première chose que je faisais en prenant mon petit déjeuner, c’était d’aller sur votre page Facebook, sur vos comptes Twitter et Instagram et de voir s’il y avait quelque chose de nouveau. Et s’il n’y avait rien, je laissais un petit commentaire, ou bien je likais le commentaire de quelqu’un d’autre, ou je lui répondais. Ces réseaux sociaux, Seigneur, ils ont changé ma vie. Avant, il fallait se contenter des articles dans les journaux, quand il y en avait, quel ennui… Toute mon existence, je vous l’ai consacrée, Erik. Et tout ça pour ça…

Mandel éclate de rire, un rire bruyant, qui le secoue tout entier, qui résonne sous la haute charpente, vers laquelle son visage se tend. Il abaisse son regard sur l’écrivain.

— VOUS ÊTES UN MINABLE, LANG… Je ne sais même pas comment un être aussi méprisable que vous a pu écrire des livres si merveilleux…

À présent, les larmes coulent à flots sur le visage de Mandel. Il tremble. Et Servaz surveille toujours la main tenant le coupe-papier, le canon de son arme incliné vers le sol, pour ne pas risquer d’atteindre Gustav.

— MAIS JE VAIS FAIRE DE VOUS UNE LÉGENDE, ERIK…

De nouveau, il a élevé la voix.

— ON PARLERA DE VOUS DANS CENT ANS…

Les yeux pleins de larmes, il s’excite de plus en plus. Terrifié à la pensée de cette lame toujours posée sur le cou de Gustav, Servaz déglutit.

— Mandel…, tente-t-il.

Mais le fan ne l’écoute pas.

— UNE LÉGENDE…, répète-t-il.

Il a posé une main sur la tête de Gustav, sur ses cheveux blonds, et Martin sent la peur lui siphonner les entrailles.

— Est-ce que vous savez pourquoi Mark David Chapman en voulait à John Lennon au point de le tuer ? Parce que dans Imagine Lennon avait demandé à ses centaines de millions de fans d’imaginer un monde sans possessions — pendant que lui se pavanait avec ses millions de dollars, ses yachts, ses investissements immobiliers et son appartement luxueux dans le Dakota Building. Chapman considérait Lennon comme un hypocrite, un traître. Et, dans le Sermon sur la Montagne, les hypocrites sont les pires de tous…

Servaz sursaute en entendant Lang répliquer :

— Conneries… Chapman a reconnu qu’il voulait être célèbre et qu’il aurait tué Johnny Carson ou Elizabeth Taylor à défaut de tuer Lennon. Vous voulez être célèbre, Rémy ? C’est ça ?

Tais-toi, pense Servaz derrière lui. Pour une fois dans ta vie, ferme ta putain de bouche, l’écrivain

— VOUS N’AVEZ RIEN COMPRIS. VOUS ÊTES UN IDIOT.

— Alors, expliquez-moi, dit Lang.

Le fan considère l’écrivain sans la moindre trace d’amour à présent.

— Vous appartenez à un monde où le meurtre n’est qu’une idée, Lang. Un fantasme… Votre monde à vous, c’est le royaume des mots. Pas la réalité… Tous ces crimes, ces morts horribles que vous décrivez ne sont que des images dans votre tête. Des mots sur le papier. À aucun moment, ils n’ont un quelconque rapport avec la réalité. À moins que… Votre femme, vous l’avez tuée, Erik ? Vous avez eu assez de couilles pour ça ? Ou c’est quelqu’un d’autre qui l’a fait à votre place ? Et vous, vous serez toujours celui qui est tout juste capable d’en faire une jolie histoire sur du papier…

— Vous êtes fou, Mandel.

Tais-toi donc, pense-t-il. Ferme-la

— ASSEZ DISCUTÉ, LANG. VENEZ ICI : DANS LE CERCLE.

— Non !

— VENEZ DANS LE CERCLE OU JE TUE CE GOSSE…

Quelque chose dans le calme dangereux dont fait preuve Mandel verse de la glace dans les veines de Servaz. Il resserre son emprise sur le Sig Sauer mais il a les mains moites, glissantes, le visage en feu, la sueur lui pique les yeux.

— Vous êtes fou, Mandel ! répète Lang.

— CAPITAINE, lui lance le fan d’un ton menaçant.

Gustav s’est mis à pleurer, des sanglots le secouent. Alors, Servaz fait un pas en avant. Il appuie le canon de l’arme contre la nuque de Lang.

— Allez-y, entrez dans le cercle, dit-il en essayant de rendre sa voix aussi ferme que possible. Faites ce que je vous dis… Sinon je jure devant Dieu que je vous fais sauter la cervelle…

Un pas.

Deux…

Trois…

Lang a enjambé la petite frontière de livres de quelques centimètres de haut.

— Encore un, enjoint Mandel.

À présent, Servaz voit nettement les livres détrempés, les planches mouillées qui luisent sous les pieds de l’écrivain, de son fan… et de Gustav. L’odeur d’essence est plus forte que jamais dans la grange. Mandel fait un pas de côté, utilisant toujours son fils comme bouclier, et le flic découvre le bidon d’essence — ouvert — qui se trouve derrière lui.