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— Mais je veux garder mon enfant, je veux l’élever ! s’écria Lucrèce, déjà en larmes.

— Alors, il mourra, dès sa naissance ! Je ne laisserai pas le fils d’un domestique se mettre en travers de ma politique, car notre père et moi avons décidé que tu te remarierais prochainement.

— Me remarier ? moi ?

— Pourquoi pas ? Tu as l’âge, tu es belle, tu as subi une… épreuve aux mains d’un malheureux impuissant. Il est temps que tu prennes un véritable époux.

— Et qui donc ?

Comme par magie, les larmes de la jeune femme avaient cessé. D’abord, elle savait qu’un combat contre César était perdu d’avance, qu’il était le plus fort et qu’elle n’était pas de taille. Et puis, peut-être trouverait-elle là quelque agrément… Elle se sentait bien seule depuis la disparition de Perrotto.

— Un fils du roi de Naples, bâtard mais légitimé. Il se nomme Alphonse, duc de Bisceglia… Il a ton âge… on le dit aimable… beau même. Enfin, on le prétend.

Tout à coup, les mots paraissaient franchir avec peine les lèvres minces du cardinal et Lucrèce le regarda avec surprise. Elle connaissait l’étrange amour que lui portait son frère, un amour jaloux, exigeant, qui ne tolérait surtout pas qu’elle s’attachât à un autre homme. Leur frère Juan en avait su quelque chose, ainsi que le pauvre Perrotto… pourtant, il parlait d’un époux jeune, beau… C’était étrange. Ou alors il fallait que la politique napolitaine fût bien exigeante.

— Tu veux me marier, toi ?

— J’ai dit « notre père et moi », riposta-t-il, le visage fermé. Nous avons besoin d’un appui à Naples.

— N’en avons-nous pas déjà un avec Sancia ?

— C’est une femme. Le lien sera plus fort avec Alphonse, qui est d’ailleurs son frère. Au surplus, je crois qu’il ne sera guère encombrant. Tu l’aimeras… bien. Ce sera suffisant.

Il y eut un silence que seul troublait le crépitement du feu de bois. Depuis qu’elle avait regagné son palais, Lucrèce avait toujours froid. Pour elle, on allumait dans les cheminées des forêts entières. Le regard bleu de la jeune femme se perdit dans les flammes. Au bout d’un moment, elle murmura :

— Tu es d’Église, César, tu es cardinal, et cependant tu as des maîtresses, tu trompes, tu assassines.

Le rire de Borgia éclata, sonore, renvoyé et amplifié par les caissons dorés du haut plafond.

— Décidément, les nouvelles même proches ne viennent guère à toi. Il est vrai que celle-ci est toute fraîche : je vais quitter l’Église. Au surplus, je n’ai reçu que les ordres mineurs. Notre père m’envoie en France porter au nouveau roi Louis XII la bulle dont il a besoin pour se séparer de Jeanne de France, la boiteuse, et épouser la veuve de Charles VIII. Or, cette bulle, il faudra qu’il la paie… un bon prix même. Je veux un titre, un nom, une épouse même… Mais laissons cela. Tu ne dois plus songer qu’à épouser Alphonse.

Elle détourna la tête pour qu’il n’y vît pas se lever quelque chose qui ressemblait à l’espérance.

— J’épouserai Alphonse, dit-elle seulement d’une voix unie.

IV

La soutane aux orties…

Vers la mi-juillet 1498, Alphonse d’Aragon, duc de Bisceglia, vint à Rome pour y épouser la fille du pape.

En rencontrant Lucrèce pour la première fois, il fut émerveillé. On lui avait dit qu’elle était belle, mais il n’avait pas imaginé qu’elle pût être cette fée blonde, parée de ses cheveux d’or plus encore que de ses fabuleux bijoux. Et tandis qu’il la contemplait, il cherchait en vain à retrouver dans sa mémoire l’écho des bruits injurieux qui couraient sur elle à Naples. On l’y disait lu pire des courtisanes et cependant, elle lui apparaissait aussi fraîche, aussi pure qu’une jeune fille… la plus ravissante jeune fille qui fût au monde.

Il ignorait, bien sûr, que, quatre mois plus tôt, vers la mi-mars, cette idéale pucelle avait mis au monde, dans la plus grande discrétion, un petit garçon, qui avait reçu au baptême le nom de Juan et que le cardinal César avait déclaré comme étant né de ses propres amours avec une femme inconnue.

Subterfuge qui laissa plus d’un Romain sceptique et surtout plus d’une Romaine. Alors, pour achever de brouiller les cartes, le pape Alexandre jugea bon donner le jour à ce fauve. Avec lui, le taureau familial se changeait en un silencieux félin, une mystérieuse bête de sang aux instincts obscurs, aux réactions imprévisibles, et depuis qu’il avait tenu dans ses bras le corps exsangue de Juan de Gandia, son fils bien-aimé, il arrivait au souverain pontife de s’avouer secrètement qu’il avait peur, peur de son propre sang.

Aussi sa décision fut-elle prise, dès le lendemain du mariage de Lucrèce. Il la voulait heureuse, et puisque César entendait ne plus être d’Église, puisqu’il désirait aller en France se tailler un fief… eh bien, que ce désir soit exaucé et le plus tôt serait le mieux. Il avait besoin, lui, le pape, d’un négociateur habile avec le roi de France, César serait celui-là et tant mieux s’il en tirait des fruits à sa convenance.

Le 14 août suivant, dans un consistoire, Alexandre VI déclara que la vie privée, notoirement scandaleuse, de son fils César exigeait qu’il fût sécularisé car il s’agissait là du salut de son âme.

À vrai dire, il y eut bien quelques cardinaux pour laisser entendre que, s’agissant d’un homme tel que César, la simple renonciation était une procédure un peu trop douce et qu’une bonne sentence d’exclusion eût été beaucoup plus adaptée au cas de cet étrange cardinal. Mais la crainte qu’il semait autour de lui étouffa bien vite les rumeurs et César, officiellement investi de son nouveau titre d’ambassadeur extraordinaire, se prépara à partir pour la France avec une brillante escorte et quelques fidèles : son majordome Ramiro de Lorca, son secrétaire Agapito, et des compagnons de débauche tels Gian-Giordano Orsini et Bartolomeo Capranica Enfin, Miguel Corella, dit Micheletto, son homme à tout faire, l’accompagnait.

Il partit heureux, car ce voyage, c’était pour lui le début d’une fabuleuse aventure, celle dont toute sa vie il avait rêvé : la conquête d’un royaume. Ne se sentait-il pas l’âme d’Alexandre et de César tout à la fois ?…

Ainsi savait-il bien de quel prix il entendait faire payer à Louis XII la bulle de nullité qui lui permettrait de renier son épouse et d’épouser celle qu’il aimait : un duché et une épouse de sang royal. D’ailleurs, en mettant le pied sur le sol de France, Borgia n’ignorait pas que ses exigences étaient d’ores et déjà acceptées : pour épouser Anne de Bretagne, Louis XII eût vendu son âme au Diable ! César serait duc de Valentinois et on lui cherchait activement une épouse, ce qui n’allait pas être si facile que cela…

Peu de jours avant Noël, César et sa suite arrivaient à Chinon, où le roi Louis résidait pendant la durée des importants travaux qu’il avait ordonnés dans son château familial de Blois.

Ce fut une arrivée si fastueuse que les bonnes gens de la ville en gardèrent un souvenir aussi effaré que s’ils avaient soudain vu arriver le Grand Turc. Jamais on n’avait compté autant de mulets chargés de bagages, autant de serviteurs, ménestrels, tambourinaires, musiciens, valets de chiens ou d’écurie, pages et chambriers, tous rutilant d’or frisé et de pourpre. Quant à César en personne, il était enguirlandé d’une telle profusion de cordons de perles, de pierreries et d’or qu’il ressemblait à un arbre de Noël. Il était même doré au point qu’il déclencha autant de sourires que de regards émerveillés : toute cette richesse sentait son parvenu à cent lieues et les Tourangeaux aiment la mesure…