— Elle doit être empêtrée avec une femme qui lui montre la photo de son chat.
— Non, Matthieu, non. Retancourt n’est jamais empêtrée, dit Adamsberg en se levant et laissant un billet sur la table. L’arrestation de Sim l’anguille, ils vont me la faire payer très cher. Et cela ne nous sert à rien de foncer les arrêter à leurs domiciles. Ils n’y sont sûrement plus. Longevin a dû me reconnaître et lancer l’alerte.
Adamsberg marqua une pause, cherchant le meilleur défilé par où se glisser.
— Toute notre équipe est sur la mission puces, dit-il. Mais tu as deux autres hommes tout près d’ici à l’internat. Combien de temps pour qu’ils en reviennent ?
— En roulant vite, quatre à cinq minutes.
— Demande-leur tout de suite de filer voir si une voiture a été vue devant chez Desmond ou Longevin, et laquelle.
— Et s’ils sont chez eux ? C’est encore possible.
— À mon avis non, Matthieu. Que Retancourt ne réponde pas est très mauvais signe. Ils sont déjà en chasse.
— Et comment auraient-ils localisé Retancourt ?
— Ils l’ont suivie, c’est leur bête noire. Ce matin, elle devait opérer ses visites dans ces rues-là, dit Adamsberg en étalant une carte froissée sur la table. Celles en vert. Tu les connais ?
— Très bien. On va emprunter son itinéraire. À l’heure qu’il est, elle est sans doute déjà loin, sur la route du Maillant. Déserte.
— Pas le temps d’attendre les autres, chaque minute compte. Si on les rejoint, on ne sera que tous les deux pour les affronter, ça te va ?
Matthieu hocha résolument la tête.
— Tu as ton matériel ? demanda Desmond en accélérant sur la route du Maillant.
— Oui, Roger.
— Quand j’aurai bloqué le vélo de cette sale flic qui nous a bousillé trois gars, qui a osé enfoncer le canon de son arme dans le cou de Sim, on s’éjecte tous les deux. Je répète : un, tu flanques le vélo et la bonne femme par terre et tu colles l’adhésif, deux, tu lui balances un coup de crosse sur le crâne, trois, tu lui fous les menottes et je lui colle les bracelets aux chevilles. Quatre, j’ouvre le hayon et on enfourne la masse à l’arrière de la camionnette.
— T’énerve pas, je sais tout cela. Elle est là-bas ! cria-t-il. À soixante mètres !
La camionnette doubla le vélo, braqua en travers de la route et Retancourt mettait la main à son arme quand un violent coup de pied au ventre la fit tomber au sol. Elle vit son arme jetée au loin et aussitôt, ses lèvres étaient clouées par un adhésif. Elle se redressa et projeta ses pieds dans le torse de Longevin, qui s’effondra à son côté en vacillant.
— Coup de crosse, Desmond !
Le choc fit retomber Retancourt qui se releva d’un bond, prête au combat.
— Deuxième coup de crosse, Longevin, cette bonne femme est un monstre !
Retancourt reprit très vite pleine conscience, pieds et poings menottés. Elle prenait toute la place à l’arrière du véhicule et les deux hommes s’étaient assis devant. Le fourgon roulait vers on ne savait où en tournant sans cesse, certainement pour faire perdre sa piste.
Le téléphone bipa et Adamsberg se jeta dessus. Retancourt, enfin. Mais ce n’était pas Retancourt. Juste un court message qu’il montra, les dents serrées, à son collègue : Tu vas voir comme on se marre quand on perd un compagnon.
— Trop tard, dit-il d’une voix défaite en serrant le poing. Ils ne sont plus au nid et ils ont Retancourt.
— Rapport de Noblet, un de mes hommes, dit Matthieu : les voisins ont remarqué une nouvelle voiture devant chez Desmond ce matin.
— Nom de Dieu, ils ont Retancourt, ils ont Retancourt, répétait Adamsberg d’une voix rauque.
— On va les rejoindre, répondit sourdement Matthieu. Monte, on file plein gaz vers la route du Maillant. Que penses-tu qu’ils vont faire ? dit-il en claquant la portière. La prendre en otage en échange de toi ?
— Non, la faire souffrir un bon coup et la tuer. Histoire de bien montrer qu’ils ne blaguent pas. Moi, ils m’auront plus tard et me monnaieront contre Sim. Ce sont des vicieux, des sadiques, pas des stratèges, n’aie pas de doute là-dessus. Décris-moi la bagnole.
— Une vieille camionnette couleur bleu vif, immatriculation finissant par GA76.
— Envoie la description à toutes les gendarmeries et tous les commissariats des environs et les portraits de ces ordures. Signal d’urgence.
Adamsberg accéléra encore, faisant trembler la carrosserie.
— Précise le point d’où ils sont partis, dit-il.
— C’est fait.
— Demande que les flics de Combourg posent des barrages sur toutes les routes qui sortent de Louviec.
— C’est fait.
Pendant qu’Adamsberg et Matthieu traversaient le village en trombe, Noël, Veyrenc, Mercadet, Berrond et Verdun, condamnés à l’attente, achevèrent leur expédition puces, le ventre serré. Ils savaient qu’ils avaient perdu Retancourt et que cette bande n’allait pas lui faire de cadeau, ni à elle, ni à Adamsberg. Assis sur une pierre de granit, Mercadet terminait sombrement de classer sa liste et de parfaire son plan des maisons rouges, puis s’endormit sur ses bras, calé sur la pierre.
— On résume la mission puces ? demanda gauchement Verdun dans un silence de plomb.
— Plus tard, dit Berrond. Quand elle sera avec nous.
— Si elle revient, murmura Noël, résumant la pensée de chacun.
— Vous oubliez une chose, Noël, dit Veyrenc avec fermeté. Il s’agit de Retancourt, pas de vous ou de moi ou de qui que ce soit.
— Elle n’est pas un surhomme malgré tout, dit Verdun. Bâillonnée, ligotée au fond d’une bagnole – il n’osa pas dire « tuée » – avec deux salopards armés, elle ne peut pas décrocher la lune non plus.
Un peu avant la fin de la route du Maillant, les deux commissaires découvrirent la bicyclette de Retancourt, jetée sur le bas-côté.
— Pas de sang, dit Adamsberg, seulement des traces de lutte. Elle en a projeté un au sol, ici. Ils ont dû avoir bien du mal à la maîtriser avant de réussir à l’embarquer. Le temps qu’ils y parviennent, qu’ils démarrent et m’envoient le message, ils ont bien un quart d’heure d’avance sur nous. On les suit à fond de train.
— Mais par où ? dit Matthieu. Dans trente mètres, on quitte la voie unique et il y a trois embranchements. Comment savoir lequel ils ont pris ?
— Renseigne-toi sur les barrages, qu’on sache s’ils ont déjà été posés.
Mais il était trop tôt pour que la police de Combourg ait eu le temps d’installer quoi que ce soit et les deux hommes sillonnaient les routes au hasard, allant, revenant, changeant de direction, muets.
— Je ne vois pas de barrages, dit sombrement Adamsberg.
— Les flics ont dû anticiper leur avance et les ont placés plus loin.
— Les routes sont nombreuses, murmura Adamsberg, et il leur faut faire venir des hommes en surnombre depuis Dol, Saint-Malo ou je ne sais d’où. Ça prend du temps, trop de temps.
— Rentrons, dit Matthieu. Cela fait une heure qu’on bat la campagne pour rien. Et ils ont pu faire un échange de voiture en route.
Adamsberg hocha la tête et fit demi-tour vers Louviec. Il était plus de deux heures quand Johan leur ouvrit la porte de l’auberge et comprit à leur mine grise que quelque chose déraillait.
— Un meurtre ? demanda-t-il d’une voix sourde.
— Non, Johan, dit Matthieu. Retancourt. Kidnappée par deux crapules. Ou tuée.
— Néant, dit Adamsberg en s’asseyant lourdement à une table, sans quitter du regard son téléphone. Envolés.