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Évoluant dans le silence, Johan fit remarquer que l’heure du déjeuner était largement passée et qu’il serait sage qu’ils s’alimentent.

— Pardon, mais je n’ai pas faim, Johan, dit Adamsberg, coupant court à l’exposé détaillé que le maître des lieux allait leur chuchoter pour présenter le repas.

Les autres agents, tous revenus de leur mission puces, acquiescèrent, y compris Mercadet dont l’inquiétude avait au contraire aiguisé l’appétit.

— Et moi je le répète, dit Veyrenc, se levant et frappant du plat de la main sur la table. Ils n’ont pas attrapé n’importe quel oiseau, mais Retancourt. Cependant ils ne le savent pas, et cette ignorance les perdra.

— Et pourquoi pas ? dit Berrond, qui réalisait à l’occasion de cet éclat ce que les traits du visage du lieutenant Veyrenc, à la fois incertains mais quelque peu impériaux, pouvaient bien lui rappeler : un buste romain abrité dans une niche de la mairie de Louviec.

Comme un animal soudain obéissant, le téléphone d’Adamsberg sonna à quatorze heures trente et le commissaire se précipita. Puis il exulta et lut le message à haute voix :

— Affaire classée. J’ai deux types au sol et désarmés. Grouillez-vous tout de même. Départementale Saint-Aubin-Combourg, lieu-dit « La Pierre levée ».

Une brusque agitation fit place à la désolante apathie qui avait précédé.

— Vous l’aviez dit, lieutenant, vous l’aviez dit, cria Johan à l’intention de Veyrenc, qui enfilait sa veste en souriant.

— C’était tout simplement certain, Johan, dit-il.

— Matthieu, lança Adamsberg, préviens les gars de Combourg qu’ils trouveront leurs paquets tout ficelés à La Pierre levée.

— C’est fait, répéta Matthieu avec un éclair d’amusement dans les yeux et en récupérant sa casquette au passage.

Sirènes hurlantes, les policiers parvinrent rapidement sur les lieux, où le spectacle les stupéfia : deux hommes qui se tortillaient au sol tandis qu’une femme aux proportions inusuelles les tenait en joue, calmement adossée à une fourgonnette, avec quatre armes à ses pieds. Adamsberg leur exposa la situation, le photographe prit des clichés de la scène et les flics embarquèrent les agresseurs, hurlant les pires insultes, menaces et obscénités à l’adresse de Retancourt, qui y demeurait aussi insensible que le menhir dressé en bord de route.

Trois bons quarts d’heure plus tard, Adamsberg et Veyrenc repassaient la porte de l’auberge, le commissaire étreignant Retancourt par l’épaule, le visage radieux. Tous les agents s’étaient levés et acclamaient la revenante. Johan sollicita même le droit de lui faire une bise, en lui glissant : « On a eu tellement peur pour vous. » Puis il se hâta d’aller donner ses ordres en cuisine, que cette fois nul ne contredit. Il était plus de quinze heures et la faim leur était revenue. Johan se hâta, voulant, tout comme les autres, entendre le récit de cette femme et revint au plus vite s’asseoir à la table.

— Pas de quoi en faire un cirque non plus, dit Retancourt en souriant, face à tous les regards vissés sur elle. C’était du boulot facile.

— L’attaque ? demanda Matthieu.

— En haut de la route du Maillant, ils m’ont jetée au sol avec ma bécane et désarmée. Un des gars m’a cloué le bec avec un adhésif et m’a sonné le crâne avec sa crosse. Restaient les chevilles et je leur balançais tellement de coups de pied qu’à eux deux ils n’arrivaient pas à m’embarquer dans leur camionnette. Des vrais nuls. Ils m’ont tout bonnement assommée d’un second coup de crosse – celui-là, je l’ai senti passer –, menotté les chevilles et jetée à l’arrière de la voiture, et en route. L’effet des coups n’a pas duré longtemps, je les entendais parler à l’avant, tout à fait sûrs d’eux et ravis de leur réussite. À vrai dire ils ne parlaient pas, ils criaient. Obligés, la vieille camionnette bringuebalait et faisait un boucan du diable. Ça m’arrangeait pour mon plan, simple comme bonjour. Le chauffeur avait enfoncé son flingue entre les deux sièges avant. J’ai joué l’inconscience un bon moment pour qu’ils ne s’occupent plus de moi, mais il me fallait faire vite tout de même car ils détaillaient leur carte pour repérer, à une trentaine de kilomètres de là, le puits abandonné où ils comptaient me larguer après m’avoir massacré la tête. Ils examinaient les meilleurs chemins forestiers pour y parvenir et pour éviter d’éventuels barrages. J’ai entortillé la chaîne des menottes autour de celle de mes chevilles, je l’ai serrée à fond et j’ai tiré. Clac. Pareil pour les pieds. J’ai glissé et bloqué la chaîne sous la manivelle de la fenêtre, puis j’ai tourné et clac.

— Comment cela, « clac » ? demanda le lieutenant Berrond.

— Clac, les chaînes ont cassé.

— Mais il s’agissait de menottes ordinaires ?

— Sûr que c’étaient pas des jouets. Ensuite, ce ne fut pas sorcier. Attraper l’arme du chauffeur entre les banquettes, lui coller le canon dans la nuque, récupérer leurs trois flingues, garer et faire descendre tout le monde en maintenant mon bras sous le cou du chauffeur et l’arme sur sa nuque. Je dois dire qu’il s’étranglait un peu tandis que son copain se tenait encore les côtes. Mais pas de chance, ce type avait une seconde arme dans son froc, il a dégainé, j’ai dû tirer. Vous avez vu, commissaire, je n’ai pas fait de dégâts, j’ai visé le gras de la cuisse en évitant l’artère et il est tombé au sol. L’autre se débattait autant qu’il pouvait et risquait d’échapper à ma clef de bras. Il m’a fallu leur coller de sérieux coups – dont deux au bas-ventre, je l’admets – et les estourbir au poing pour les calmer. Quand ils ont tous deux été au sol, attachés l’un à l’autre avec mes propres menottes et leurs ceintures, j’ai poussé la bonté jusqu’à faire un garrot au blessé avec sa chemise. Et je vous ai appelés. Fin de l’histoire et fin de Sim l’anguille, dit Retancourt en attaquant son plat que venait d’apporter un des cuisiniers. Ça donne faim tout de même.

— Fin de l’histoire… fin de l’histoire… reprit Berrond, toujours éberlué tandis que souriait l’équipe d’Adamsberg, accoutumée aux coups de maître de Retancourt. Vous voulez dire que si je tire fort sur mes menottes, la chaîne va casser ?

— Très fort, très très fort, précisa Adamsberg. Ne vous lancez pas là-dedans, lieutenant, j’ai déjà essayé, Noël et Veyrenc aussi, ça nous a entamé les poignets jusqu’au sang et puis c’est tout.

Retancourt examina ses poignets rougis.

— Mais après ça passe, dit-elle en reprenant sa fourchette.

— Mais vous avez du sang dans les cheveux ! s’écria Johan.

— Superficiel, Johan, ne vous en faites pas. Où en êtes-vous de l’enquête sur les puces ? Je venais juste de finir la dernière maison de ma liste quand ces deux ordures m’ont barré la route.

— Pas maintenant, dit Adamsberg. On achève d’abord tranquillement le divin déjeuner de maître Johan, on profite de cette heure de grâce, on prend un café-cognac et on envoie Mercadet dormir, il ne tient plus debout. Or sans lui, pas de synthèse sur les puces. On reprend à dix-huit heures trente. Repos de l’esprit ou flânerie pour tous.

— J’y cours maintenant, dit Mercadet.

— Et moi j’irai pêcher, dit Adamsberg.

— Parce que vous êtes pêcheur ? demanda Johan, intéressé.

— Oui et non.

— Cela veut dire quoi, « oui et non » ? dit Johan en cherchant secours auprès de Veyrenc. Que cela dépend si ça mord ou pas ?

— D’une certaine manière.

— Et vous pêchez quoi ? Le brochet ? La truite ? Je peux vous conseiller des coins selon vos préférences.