— Du Rameau, lui dit-il. Mais de quel opéra ? Dardanus ?
— Dardanus, oui, dit Johan en jubilant. Bon sang, ça fait plaisir de tomber sur un connaisseur. Vous l’avez vu ?
— Oui. Vous chantiez ce morceau de bravoure où Dardanus s’apprête à affronter le monstre.
— Un passage irrésistible.
— Eh bien mes compliments, Johan, j’espère vous entendre encore, acheva Veyrenc en reprenant sa place.
— J’ai pas de mérite, dit Johan en secouant la tête, souriant. Mon oncle, c’était un musicien des rues, il m’a appris quelques airs.
— Il y a autre chose qu’on a oublié, reprit Retancourt.
Berrond tourna la tête vers Retancourt dont il était en un coup de foudre devenu un nouvel adepte, au point de se concentrer non pas sur sa taille et sa masse musculaire mais sur son visage rond encadré de cheveux blonds trop courts, auquel il trouvait un charme discret mais certain. Ce qui était vrai.
— J’y ai pensé quand ces types parlaient dans la voiture. L’un d’eux regrettait qu’ils n’aient pas porté des postiches et le chauffeur a râlé, pas question qu’il se retape un eczéma, les colles de ces faux poils, c’était de la merde à vous bousiller la peau. Il n’avait pas tort car pour qu’un postiche tienne bien, il faut un sacré adhésif. Et un sacré adhésif, surtout quand on le porte longtemps, ça donne quoi ?
— De l’eczéma, dit Matthieu.
— Ou une allergie, une dermatose quelconque mais en tous les cas, la peau rougit.
— Très juste, dit Adamsberg. Et donc celui qui a acheté les couteaux aurait une irritation des lèvres ou du menton.
— Cela m’est arrivé d’en porter, dit Matthieu, mais la rougeur a disparu en quelques heures. Notre gars peut avoir retrouvé une peau de bébé.
— On n’a que cela pour débuter, on tente quand même, dit Adamsberg.
— Comment organise-t-on l’interrogatoire des huit types ? demanda Veyrenc.
— À leur porte. On ne va pas infester toute la gendarmerie. Je pense que Matthieu et ses deux lieutenants sont les mieux à même pour le faire. Ils connaissent plus ou moins ces hommes qui leur parleront bien plus facilement qu’à des flics de Paris.
— C’est certain, confirma Matthieu.
— Même chose, gardez vos distances. Tâchez de vous informer sur leurs compagnes. Et regardez bien si le bas du visage des gars garde des traces de rougeurs.
— Ça sera facile de les trouver, demain c’est dimanche.
— Quant aux questions, elles sont évidentes : où étaient-ils à l’heure de l’assassinat de Gaël et d’Anaëlle ? Insistez sur Anaëlle, c’est bien plus proche dans leur mémoire. S’ils vous disent qu’ils regardaient la télé mercredi dernier, demandez-leur quel programme. Mercadet, préparez un résumé des films et émissions les plus susceptibles d’avoir capté l’intérêt ce soir-là.
— Mercredi, il y avait le match de foot France-Allemagne, dit Verdun. Je le sais, je l’ai regardé avec Noël. L’Allemagne a gagné 1 à 0 dans les dernières minutes de la prolongation. Ça a duré jusque vers 22 heures.
— Je suppose que pas mal de nos gars se sont collés devant leur poste, dit Mercadet. En moyenne, les Français de cet âge passent quelque trois à quatre heures par jour à regarder la télé. Avec un match, l’audience doit grimper.
— Il y avait aussi une bonne série policière et un film sur Robin des Bois, pas mal foutu, ajouta Verdun. Comme le match piétinait, je me faisais suer et je zappais de temps à autre.
— Et s’ils ont visionné sur Internet, reprit Adamsberg, demandez des détails. Personnages, lieux, intrigue, etc. Et s’ils étaient dehors, ont-ils des témoins ? Enfin, sont-ils en bonnes relations avec Josselin de Chateaubriand ? Et – quelle que soit la réponse –, que pensent-ils de lui ? Ce qui est dommage, c’est que j’aurais aimé des photos. Voir leurs visages. Pour le moment, je me contenterai de leur description. Vous pouvez me donner leurs noms ? Et leurs professions si vous les connaissez ?
Le rond Berrond reprit sa liste tandis que Mercadet encodait les données, en tapant si vite qu’on pouvait à peine suivre le mouvement de ses doigts.
— Yvon Briand, commença Berrond. C’est celui à la barbe naissante que j’ai vu se gratter devant chez Gwenaëlle. Il est ramoneur. Vit seul, il est veuf. Je signale le fait car ce n’est pas si simple de s’absenter le soir quand on est marié. Puis on a Jestin Cozic. Il fait quoi Cozic ?
— Livreur de bois, un costaud, répondit Verdun. Marié. Il habite dans la rue basse.
— Je le situe, intervint Matthieu. Il est venu un jour à Combourg porter plainte pour vol de fagots. Un type pas agréable. Marié, oui, mais pas tant que cela. Sa femme est garde de nuit auprès de personnes âgées.
— Exact, dit Verdun, et elle est très demandée. Il se dit çà et là qu’elle a choisi ce boulot pour éviter les nuits avec Cozic.
— Kristen Le Roux, enchaîna Berrond. Lui, c’est le plombier. Marié. Hervé Kerouac, un des instituteurs. Il me semble me rappeler qu’on le dit célibataire endurci. Tristan Cloarec, c’est l’électricien.
— Divorcé, précisa Matthieu. Je connais sa femme, elle vit à Rennes à présent.
— Mikael Le Bihan, poursuivit Berrond. Je ne sais pas ce qu’il fait.
— Il conduit le car, dit Verdun. Marié.
— Corentin Le Tallec, il tient l’épicerie. Il était marié, sa femme l’aidait à la caisse. Mais ils ont divorcé avant que je ne quitte Louviec. Et enfin Alban Rannou, qui tient le garage de la grand-rue. C’est un peu la même histoire que Le Tallec. Sa femme tenait la comptabilité avant de se séparer et filer avec un gars de Combourg.
— Ce qui nous fait cinq hommes seuls chez eux, dit Adamsberg, plus Cozic dont la femme travaille du soir au matin. Vu leurs métiers, tous ont dû avoir à faire avec Chateaubriand.
— Je croyais qu’on ne suivait pas cette piste.
— On la suit pour la perdre.
— Ah bon, dit Berrond sans essayer de comprendre. C’est ce que lui avait recommandé son commissaire à propos d’Adamsberg : « N’essaie pas toujours de comprendre. »
— Je prends Cozic et Le Tallec, je les connais bien, dit Matthieu.
— Et moi, dit Verdun, examinant la liste comme il aurait choisi son plat sur un menu, je prends Le Bihan et Rannou. J’ai des notions de mécanique.
— Donc à moi Le Roux et Kerouac, conclut Berrond. Il en reste deux. Yvon Briand, qui en veut ?
— Pas très causant mais je prends, dit Matthieu. Et Cloarec ?
— Je le veux bien, dit Berrond, ça fait un moment qu’on ne s’est plus vus.
— C’est organisé pour nos huit gars, conclut Adamsberg. Il nous faut aussi savoir où en sont les plans des « Ombreux » contre les « Ombristes ». Connaître la date et le lieu de la prochaine réunion.
— Ça, c’est facile, coupa Verdun. Un de mes frères est marié à une « Ombreuse », pas une fanatique mais tout de même, ce n’est pas marrant tous les jours, dit-il en s’éloignant pour l’appeler.
— Reste l’internat, dit Adamsberg à Matthieu. Ça a donné ?
— Excellente idée, la fouille des sacs. On en a trouvé cinq couverts de griffures de chat. Sans surprise, ces cinq gosses font partie des plus fortes têtes de l’internat. Perturbateurs, harceleurs, provocateurs, batailleurs, tout ce que tu veux. Tous de onze à douze ans. Je les ai rencontrés, avec l’autorisation du proviseur. En bloc, ils ont nié et dévidé des chapelets d’injures. Mais séparément, en appuyant un peu tout en feignant la compréhension, et en leur apprenant surtout les suites pénales de la maltraitance envers un animal, ils ont tous lâché le truc, y compris le meneur, qui est vraiment un brutal endiablé. Tous des durs et des hâbleurs, mais je les crois malheureux. Je leur ai demandé à chacun si leur père les frappait : la réponse est oui.