— De Chateaubriand, dit Adamsberg.
— Voilà. Et dans son salon trône une reproduction du grand homme. Outre sa lèvre irritée, son alibi est désastreux. D’après ses dires, il aurait travaillé jusqu’à vingt-deux heures pour corriger des copies. Mais sa voisine, qui sortait sa poubelle, assure que tout était noir chez lui à vingt et une heures trente. Elle a croisé une amie dans la rue et elles ont bien parlé vingt minutes, sans voir rentrer Kerouac.
— Elle est sûre de ne pas se tromper de soir ?
— Certaine. C’est le mercredi qu’on sort les déchets à recycler.
— Noté en rouge, répéta Mercadet.
— Quel est le genre du gars ? demanda Adamsberg.
— Nerveux, en partie chauve, pas bien beau mais sourire accueillant. J’ai enchaîné avec Cloarec, il avait regardé le match à la télé, et il connaissait le score.
— Facile, dit Adamsberg. Si la France l’avait remporté, il y aurait eu des coups de klaxon dans Louviec.
— Mais il savait que le but avait été marqué de justesse pendant les prolongations. Pour autant, cette info devait défiler sur l’écran dès les premières heures de la matinée.
— C’est un alibi, convint Adamsberg, mais chancelant. Et avec les programmateurs, facile aussi de déclencher et couper la télévision et de même pour les lumières. Donc le cas est douteux. Il en sera de même pour tous ceux qui ont regardé ce match.
— C’est-à-dire, d’après les notes de Verdun et du commissaire Matthieu, trois autres gars : Cozic, Briand et Le Bihan. La femme de Cozic était partie comme d’habitude à vingt heures quarante pour assurer sa garde de nuit, Briand était seul, et la femme de Le Bihan sortie dîner chez sa mère.
— Une occasion offerte sur un plateau, observa Matthieu.
— Tous quatre notés avec un point d’interrogation, conclut Mercadet.
— Mais tous quatre sans animosité particulière envers Josselin, précisa Berrond. Enfin, selon leurs dires.
— Ajoutons une forte suspicion pour Corentin Le Tallec, l’épicier, dit Matthieu, tendant la main vers la poche d’Adamsberg pour lui mendier muettement une cigarette, qu’il alluma à la flamme d’un des bougeoirs que Johan disposait çà et là pour affirmer l’origine moyenâgeuse de son auberge. Son cas est assez délicat. Ouvert, allègre, plutôt jovial même, il pense le plus grand bien de Chateaubriand, dont il est très fier. Mercredi soir, après avoir échangé quelques mots acerbes avec son commis, qui avait laissé des pommes flétrir au fond des cageots, mais rien de bien méchant selon le commis lui-même, il était parti pour Combourg jouer au casino, où il perd régulièrement pas mal de fric. Le commis, qui évacuait les pommes abîmées, l’a entendu démarrer avant vingt et une heures. Il n’attendait pas son retour avant vingt-trois heures et ne se pressait pas. « Mais le patron, a dit le commis, est rentré moins d’une heure plus tard et je me suis hâté de jeter toutes les pommes gâtées. Ça fait qu’il est resté quoi, le patron, au casino ? Un quart d’heure à tout casser ! Même pas le temps de faire un poker, ça rime à quoi ? Il m’a dit qu’il y avait ce “vieux con d’avocat” à une table et qu’il “préférait ne pas le croiser”. »
— Ce qui pourrait signifier qu’il est resté cinq minutes au casino, dit Adamsberg, pour y asseoir son alibi, puis est rentré et a eu le temps de tuer Anaëlle. On a donc trois gars notés en rouge. Quel est le dernier de nos puceux ?
— Alban Rannou, dit Verdun. Il n’était pas chez lui mais très affairé dans son garage, grognant tout seul. Ma question sur son emploi du temps de mercredi soir l’a foutu en rogne. Il bossait sur cette « saleté de bagnole » depuis des jours, soirs et dimanche compris, bagnole qu’il devait rendre le lendemain, avec une bonne prime à la clef s’il tenait les délais. J’ai tenté de l’amadouer, lui demandant ce qui déraillait à ce point. « Tout déraille, bon sang ! Elle a plus de vingt ans, cette tire, et elle couche dehors, alors imaginez le boulot ! » Bien sûr qu’il a pu programmer la lumière, mais honnêtement, il était crédible.
— Tous sans preuve et sans mobile, dit Matthieu. Mais trois dans le rouge, quatre en situation chancelante et peut-être Rannou hors de cause.
— Kerouac pourrait avoir un mobile, dit Berrond : un type seul, handicapé par la vie, se sentant inférieur aux autres et humilié, peut soudain se révolter et reprendre pouvoir et puissance en tuant.
— Je vais réfléchir à tout cela, conclut Adamsberg en se levant et renfournant son carnet dans sa vieille veste noire.
Pour ceux qui connaissaient Adamsberg, réfléchir ne signifiait nullement s’asseoir à une table, le front posé sur une main. Mais marcher de son pas lent, laissant les idées de toutes sortes – il ne faisait pas le tri – flotter au rythme de sa marche tanguante, se croiser, s’entrechoquer, s’agglomérer, se disperser, en bref les laisser agir à leur guise. Bien entendu, comme tout flic, il mémorisait les faits matériels et les témoignages. Parfois, ceux-ci suffisaient à identifier le coupable et l’affaire était réglée. Cela avait été le cas dans la tuerie des cinq jeunes filles, et même si le fait avait résisté longtemps, c’était bien un indice matériel qui avait mené au coupable. Mais quand les éléments pratiques résistaient et ne permettaient pas de désigner tel ou tel, alors il n’y avait pas d’autre choix que de s’immerger dans l’univers des libres rêveries et de leurs idées envasées, de tenter de les faire éclore, de forcer leur naissance. Il ne connaissait pas d’autre méthode.
« Cordial », « ouvert », « chaleureux », il lui semblait qu’il n’avait jamais autant entendu ces mots en si peu de temps. Johan d’ailleurs avait été plus que cordial en offrant ces fleurs à Retancourt. Et le tueur, où mettait-il ses gants, nom de Dieu ? Et les sacs en plastique avec lesquels il protégeait ses chaussures ? Le lendemain de la mort de Gaël, les flics de Matthieu avaient retenu les camions de ramassage, le temps de fouiller vainement une cinquantaine de poubelles publiques aux alentours. Le type devait les fourrer dans ses poches et laver le tout chez lui. À moins qu’il n’utilise un chiffon pour entourer le manche du couteau et le fasse brûler à son retour.
À vingt heures quinze, après une marche infructueuse et un long temps de repos passé les pieds dans la rivière, Adamsberg s’avançait vers l’auberge et entendit les échos d’un vacarme qui s’amplifiait à mesure qu’il s’en approchait. Il s’arrêta net. Il avait tout à fait oublié que ce soir, il y avait fête pour l’anniversaire de Johan. Fête privée pour soixante invités, aux limites de la contenance de la salle. Non seulement il n’avait pas prévu de cadeau, non seulement il n’y connaîtrait à peu près personne, mais surtout il se tenait loin de ce genre d’événement, de ces mêlées bruyantes où s’échangeaient dans une foule dense des paroles toutes faites, échauffées par l’alcool et cent fois entendues. Sans savoir pourquoi, ces soirées excitées et tumultueuses le rendaient aussitôt mélancolique. Il lui prit l’envie de fuir – il l’avait souvent fait – mais il ne pouvait pas faire cela à Johan. Il allait donc entrer à l’auberge, le temps de saluer le patron et de faire ainsi preuve de sa présence, puis il repartirait marcher en y repassant de temps à autre.