Le trottoir et la chaussée devant le restaurant étaient déjà encombrés au point qu’on ne pouvait pas saisir un seul mot. Adamsberg se glissa dans l’auberge qui sentait la sueur et les vapeurs d’alcool, parvint à attirer l’attention de Johan et lui fit un grand signe de la main. Ce devoir accompli, il se faufila à nouveau parmi les convives et rejoignit les vieilles ruelles, d’autant plus désertes que la fête avait vidé les rues. Sa pensée se tournait vers son hérisson, que la vétérinaire estimait ce matin hors de danger. Il souriait à l’idée que dans une semaine, son animal retrouverait son territoire. Il tourna dans la rue de l’Arbre Penché et distingua au loin une masse effondrée sur le trottoir. Non, se dit-il, trop tôt pour avoir bu à ce point, et il pressa le pas jusqu’à l’homme allongé sur le dos. Il s’agenouilla, hébété, consterné, et lui prit le pouls. Puis il appela Matthieu, Berrond, Noël et les autres, mais personne n’entendait son portable dans le vacarme de la fête qu’il maudit.
— Le docteur arrive, tenez bon, dit-il.
Le blessé faisait un effort visible pour parler et Adamsberg enclencha le mode enregistrement de son portable.
— Salopard, imposteur, menteur… C’était pas… C’était un… C’était… brian… Prévenez le docteur… Vite…
— Il est en route, assura Adamsberg qui quitta l’homme pour courir jusqu’à l’auberge.
Dans la grande salle, il bouscula les invités qui le séparaient de Matthieu et attrapa le docteur Jaffré au passage.
— Grouillez, docteur, dit-il en haletant. Une autre victime, dans la rue de l’Arbre Penché. Il parle encore, il vous réclame. Matthieu, suis-moi, on file. Retancourt, appela-t-il en se frayant un passage, rassemblez nos gars, bouclez immédiatement les deux sorties de l’auberge, prévenez l’équipe technique, et qu’on dresse la liste des noms de tous les invités. Veyrenc et Noël, bloquez la ruelle et passez-la au peigne fin.
— Quelle ruelle ? cria Veyrenc dans le tumulte.
— Rue de l’Arbre Penché ! Faites vite !
Le docteur était déjà accroupi quand Adamsberg et Matthieu le rejoignirent en courant.
— C’est le maire, Matthieu, c’est le maire ! cria Adamsberg. Un couteau Ferrand. Rivets argentés.
— C’est terminé, dit le médecin en se relevant. Nom de Dieu, le maire, je ne peux pas croire qu’il ait tué le maire.
— Quelle heure est-il ? demanda Adamsberg.
— Vingt heures quarante, dit Matthieu.
— Il était déjà à la fête quand j’y suis arrivé, à dix-neuf heures dix, ajouta le médecin. Il faisait un petit discours.
— Vous avez remarqué quand il est sorti ?
— Voyons… J’ai eu un appel à… – donnez-moi une seconde que je vérifie – à vingt heures quinze précises. Je ne pouvais rien entendre car Johan avait entonné un de ses chants favoris. Je me suis éloigné vers la porte et j’étais au téléphone depuis dix minutes quand le maire m’a salué de la main en partant. Il a donc dû quitter les lieux vers vingt heures vingt-cinq.
— Vous n’avez vu personne s’en aller pour le suivre ?
— Non, il y avait foule sur le pas de la porte et je suis revenu dans la salle.
— Matthieu, demande à nos agents si on a vu quelqu’un quitter les lieux vers vingt heures vingt-cinq.
— Une seconde, dit le médecin, on a là un truc inhabituel, dit-il en désignant la main du cadavre. Je pense que c’est un œuf.
— Comment cela, un œuf ? dit Matthieu.
— Un œuf, vous connaissez cela ? Le truc que pond la poule ? Photographiez son poing, que je puisse ensuite desserrer ses doigts.
Adamsberg prit plusieurs clichés et le docteur ouvrit doucement la main du maire.
— Aucun doute, dit-il. C’est bien un œuf.
— Vous voulez dire que le tueur a placé un œuf dans sa main et l’a écrasé en refermant son poing ?
— Ça paraît l’évidence. Je vois mal le maire arriver avec un œuf à l’anniversaire de Johan pour s’amuser à le jeter à travers la salle. Désolé, ajouta-t-il, je suis à cran. Le maire était un grand ami.
Retancourt et Noël avaient exploré en vain tous les recoins de la ruelle ayant pu servir de planque à l’assassin et rejoignirent leurs collègues à l’auberge pour aider aux interrogatoires. Adamsberg et Matthieu attendirent que les photographes aient levé le camp et que le corps fût chargé dans l’ambulance qui l’emmenait à Combourg pour reprendre à pas lents le chemin de l’auberge.
— Un œuf, répétait Matthieu. Un œuf. Il se fout de notre gueule ?
— Non, il prend de l’assurance. Il mène le jeu et il en rajoute. Mais en en rajoutant, il nous oriente.
— Vers quoi ? « Tuer dans l’œuf » ? Le maire aurait étouffé une affaire ?
— Je ne crois pas que ce soit le sens. J’ai filmé le maire avant qu’il ne décède. Il a parlé.
— Tu te souviens de ses mots ?
— Mieux que cela. Je les ai enregistrés. Je vous ferai écouter cela tout à l’heure. Prépare-toi, tu ne vas pas aimer.
Une heure et demie plus tard, les quelque soixante invités étaient libérés et pas un seul d’entre eux, dans la cohue, n’avait pu dire qui était sorti ou rentré, et à quelle heure. Parmi les suspects, deux d’entre eux assistaient à la soirée : le plombier Le Roux et l’instituteur Kerouac. C’était tout ce qu’on avait pu apprendre, autant dire rien. Les huit flics s’étaient regroupés à une table, muets, atterrés, tandis que Johan, accablé, leur servait un remontant.
— Mon Dieu, commissaire, il a tué le maire ! Il a osé tuer le maire !
— Il monte en puissance, Johan. Plus rien ne lui fait peur.
— Je ne pense pas qu’on va boire, Johan, dit Matthieu.
— C’est un toast à sa mémoire, dit fermement l’aubergiste.
— Levons nos verres et avalons-le ensemble, cul sec, approuva Matthieu. Adamsberg, dit-il en reposant brutalement son godet vide, tu as enregistré les dernières paroles du maire.
— Je t’ai prévenu, dit Adamsberg en déposant son téléphone au centre du cercle des agents, qui se resserrèrent autour de l’appareil : ça ne va pas te plaire.
— Envoie l’enregistrement, bon Dieu, dit Matthieu en haussant impatiemment le ton.
Adamsberg enclencha et la voix de la victime s’éleva, nette et claire : « Salopard, imposteur, menteur… C’était pas… C’était un… C’était… brian… Prévenez le docteur… Vite… »
Les agents tressaillirent, il y eut des mouvements, des murmures, des exclamations et Matthieu, pâle, leva une main pour réclamer le retour au calme. D’un geste, il demanda à son collègue de repasser l’enregistrement, qu’il écouta trois fois, dents serrées, dans un silence de plomb. Puis il releva la tête.
— Ce coup-ci, c’est mort, dit-il d’une voix lente et creuse. Chateaubriand est cuit, que le ministre le veuille ou non. « C’était… brian. » Le maire le nomme sans équivoque. Tu peux cesser de te démener, Adamsberg, et de nous faire cavaler après tes puces, tu n’arriveras pas à le sortir de là.
— N’en sois pas si sûr. Très bon, votre vin, Johan. Merci.
— Et toi, tu parles de vin ! réagit soudainement Matthieu, durcissant le ton. Tu parles de vin alors qu’on a échoué, que Louviec est en deuil, que Josselin va partir en taule et qu’on va tous sauter ! Toi, toi que le ministre nous a envoyé de Paris pour faire des miracles, tout ce que tu trouves à dire, c’est de parler de vin !
Adamsberg marqua une pause. La tension agressive de Matthieu s’étendait à toute l’équipe – à l’exception de Retancourt et de Veyrenc, qui ne semblaient pas s’en faire – et cela ne donnait rien de bon. Adamsberg toisa son collègue d’un regard calme.