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— On ne fait pas de miracles avec un cinglé, dit-il doucement.

— Alors à quoi bon ta venue ? cria Matthieu en quittant brutalement sa place.

— Ça lui arrive parfois, chuchota Berrond, pendant que Matthieu allait et venait à grands pas à travers la salle. Ne le prenez pas pour vous, commissaire, cela va passer.

— Bien sûr que je le prends pour moi, dit Adamsberg à voix haute avec un infime sourire. Il n’a pas tort d’ailleurs. Josselin paraît en posture délicate.

— « Posture délicate » ? cria de nouveau Matthieu en revenant vers la table. C’est cela que tu penses ? Alors que, je l’ai dit, Josselin est cuit, mort ! Et nous avec !

— Tu oublies l’œuf, dit Adamsberg, qui sortit d’un geste tranquille une cigarette chiffonnée de sa poche et l’alluma à la flamme de la bougie.

— On se fout de cet œuf ! s’énerva Matthieu.

— Eh bien pas moi. Je ne pense qu’à lui.

— Et moi non ! Le maire a accusé Chateaubriand, Chateaubriand l’imposteur, Chateaubriand le salopard, le menteur, et on ne peut pas sortir de là !

— Si, on le peut. Tous sont au courant, pour l’œuf ?

— Tous. Et ils sont d’accord avec moi. Et ils ne savent pas quoi faire de ton foutu œuf. Sauf Retancourt, semble-t-il.

— Ce n’est pas mon foutu œuf, Matthieu, dit Adamsberg en conservant toujours son calme. C’est le foutu œuf de tout le monde. Fais ce que tu veux, va ou reste, moi, je n’en ai pas fini. Et si tu veux bien m’en laisser le temps, j’aimerais que tous regardent le film de la mort du maire, sur grand écran. Mercadet, vous avez fait ce que je vous ai demandé ?

— C’est prêt, commissaire, dit Mercadet, en posant son ordinateur sur la table.

— L’image est distincte ? Le ciel était sombre et le jour commençait à tomber.

— Très bonne, je l’ai éclaircie. Et fait un gros plan sur le visage.

— Merci, lieutenant. Placez votre bécane au milieu de la table et vous, dit-il en faisant le tour des visages des agents, secoués par l’attaque de Matthieu, serrez-vous pour que chacun puisse bien voir. Si j’ai demandé à Mercadet d’agrandir et de travailler l’image, c’est pour que vous observiez avec la plus grande attention les mouvements des lèvres du maire quand il dit « brian ». J’ai noté sur mon carnet « brian/brion » parce que je n’étais pas convaincu de ce que j’avais entendu. Mais d’abord…

— On a tous parfaitement entendu ! coupa Matthieu, exaspéré. Il a dit « brian ».

— Mais d’abord, reprit Adamsberg, sans s’arrêter à l’interruption de son collègue, répétez chacun muettement, sans parler, « brian » puis « brion », plusieurs fois de suite, et concentrez-vous sur le déplacement de vos lèvres. C’est assez différent. Prenez votre temps. Vous êtes prêts ? demanda-t-il après un instant, quand les agents eurent achevé docilement l’exercice. Parfait. Mercadet, lancez le film.

La voix du maire retentit à nouveau dans le silence, tous les yeux fixés sur ses lèvres. « Salopard, imposteur, menteur… C’était pas… C’était un… C’était… brian… Prévenez le docteur… Vite… »

— On peut revoir ? demanda Berrond.

— Autant que nécessaire, dit Adamsberg en apercevant Matthieu qui, toujours debout et bras croisés, s’était rapproché et se penchait vers l’écran. Lieutenant, allez-y.

La manœuvre fut répétée deux fois, puis Mercadet coupa la machine.

— Eh bien, qu’en pensez-vous ? demanda Adamsberg.

— Il a dit « brion », dit Matthieu dans un souffle de soulagement, approuvé par les autres agents.

— Et non pas « brian », dit Retancourt. Le mouvement de ses lèvres est très net.

— C’était clair dès le départ, dit Veyrenc.

— À cause de l’œuf, dit Adamsberg.

— Bien sûr.

— Mieux valait vérifier sur ses lèvres, et mieux valait huit paires d’yeux. Nous sommes donc d’accord : le maire n’a pas prononcé le nom de Chateaubriand. En outre, il a dit « C’était un… », puis a repris « C’était… brian ». Est-ce qu’il aurait dit « c’était un Chateaubriand » ? Évidemment non.

— Non, répéta Matthieu d’une voix enrouée, ne sachant comment revenir sur son éclat et les violentes attaques dont il avait accablé son collègue, le discréditant devant tous. Alors qu’Adamsberg avait eu raison.

La seule chose qu’il sut faire fut de se rasseoir à sa place sans dire un mot. Il avait tout gâché et s’en voulait au point d’en oublier le meurtre. À quoi bon les mots ? Quelles que soient les excuses qu’il pourrait lui présenter, Adamsberg ne lui pardonnerait pas. Ce en quoi il se trompait. Le commissaire fouilla de nouveau dans sa poche et en tira une nouvelle cigarette, tout aussi chiffonnée, qu’il prit soin de redresser de son mieux en la lissant lentement. Puis il se tourna vers Matthieu et, tout en lui jetant son si rare regard perçant, il la lui tendit et approcha la bougie. Matthieu soutint ce regard, hocha lentement la tête puis alluma la cigarette à la flamme. Tout était dit, et Matthieu sentit son corps se détendre et son esprit frôler l’admiration. Car aurait-il été capable d’une telle conduite ? Il en doutait beaucoup.

— Je dînerais volontiers, Johan, dit Adamsberg, s’il ne se fait pas trop tard, et Johan disparut aussitôt dans sa cuisine.

— Mais, dit Berrond en fronçant les sourcils, je ne saisis toujours pas cette affaire de l’œuf.

— L’œuf est a priori dénué de sens, répondit Adamsberg, mais ce n’est plus le cas quand on sait qu’il a prononcé « brion ».

— Il a voulu dire « embryon », cria soudain Verdun.

— C’est cela même, Verdun.

Johan apportait les assiettes et les plats, il lui restait de quoi nourrir vingt personnes. Le buffet qu’il avait préparé était royal et les agents se jetèrent dessus. Mercadet demanda un double café.

— Le tout est à présent de comprendre pourquoi il a écrasé un embryon dans la main du maire, dit Noël, la bouche pleine.

— Il est possible que cet embryon anéanti se rapporte à un avortement, dit Adamsberg. Quoi d’autre ?

— Rien, dit Retancourt. Cela signifie bien « avortement ».

— Ce qui nous donne enfin une ligne à suivre pour le mobile du tueur, dit Verdun. Une affaire d’avortement.

— Mais quel type d’affaire ? dit Adamsberg. Officielle ? Clandestine ? Une seule ? Plusieurs ? Ou bien le principe même en général ? En tous les cas, une affaire qui touche le tueur de près, c’est peu de le dire. Supposons qu’il ait perdu un embryon, un fœtus, pourquoi sa rage le pousserait à tuer des personnes comme Gaël, Anaëlle, le maire ? Parce que eux l’auraient « écrasé » volontairement, cet embryon ? S’il a perdu un fœtus et ne l’a jamais supporté, sa colère le porterait alors à tuer ceux qui l’auraient fait intentionnellement : des hommes poussant la femme à se débarrasser du fœtus, une femme le décidant d’elle-même. Peut-on imaginer Gaël et le maire ayant mis chacun une femme enceinte, et tenant au secret ? Mais pourquoi pas ? Ce qui reste étonnant, c’est pourquoi le maire a employé le mot « embryon » et non pas « fœtus ». Ce n’est pas anodin.

En même temps qu’il parlait en mangeant à son rythme, Adamsberg avait observé le visage de Berrond qui s’était crispé et sa posture, qui s’était voûtée. Peut-être était-il contre l’avortement ou bien le sujet le gênait.

— Ce qui laisse penser que ces avortements auraient été clandestins, dit Veyrenc.