— Ce qui ne l’empêcherait pas de traîner la nuit avec un bâton. À ce que m’a dit Johan, on entend toujours le Boiteux entre dix heures et demie et minuit. Pas tous les soirs bien sûr.
— C’est Maël, Jean-Baptiste, qui a lancé les battues pour retrouver le Boiteux.
— Qu’ils n’ont pas retrouvé.
Veyrenc secoua la tête, un peu sceptique.
— On se débrouillera facilement à six, admit-il en soupirant. Puisque tu cherches un fantôme.
À dix-neuf heures, les huit policiers se rejoignirent à l’auberge, à leur table habituelle, au fond de la salle pour ne pas gêner la clientèle. Qui était peu dense, et seuls des touristes ignorants occupaient quelques tables. Mais pas un habitant de Louviec, en deuil du maire, n’aurait eu l’idée ni l’envie d’aller se divertir. L’enterrement aurait lieu le lendemain à dix heures.
— Alors ? demanda Adamsberg à Veyrenc. Jeannette ?
— Jeannette, c’est la secrétaire de mairie, expliqua Matthieu.
— Qui s’est laissée séduire par Veyrenc ? dit Berrond en s’amusant. Mais ça ne m’étonne pas.
— La pauvre, dit Johan en apportant le cidre, les bols et un plat de petites crêpes roulées au jambon, elle s’occupe de tout pour la réception de demain, après les funérailles. Un sacré boulot. Je l’ai aidée comme j’ai pu pour la livraison des plats. Parce qu’après une messe et un enterrement, qu’est-ce qu’ils font, les gens ? Ils bouffent. C’est la messe, je me dis, qui fatigue.
— Alors ? Jeannette ? répéta Adamsberg.
— Quatre de tous nos puceux ont des enfants, entre onze et vingt-deux ans. Neuf en tout. Pour savoir s’il y avait l’ombre d’un avortement parmi tous, j’ai préféré éviter les parents, toujours les derniers informés, et je suis retourné voir la Serpentin, qui commence à me faire bonne mine.
— Elle aussi ? dit Berrond en souriant dans son cidre.
— À n’y pas croire, hein, Berrond ? Amadouer la vipère de Louviec, qui peut en dire autant ? Toujours est-il que, elle, toujours la première au courant, est quasi certaine que le plombier, Kristen Le Roux, une de nos deux brutes qui a du rouge autour de la bouche, a fait avorter sa fille de dix-huit ans en douce. Il paraîtrait qu’ensuite elle a beaucoup pleuré.
— C’était quoi, au fait, son alibi ? demanda Noël.
— Un dîner avec des amis qu’il a quitté une demi-heure pour aller dessaouler. Et il est rentré frais comme l’œil après sa balade. Pour un type bien bourré, c’est fortiche. Ou c’était de la pure mascarade, mais très mal jouée.
Johan leur apporta le dîner – sans oublier le double café pour Mercadet –, emplit les verres, annonça à mi-voix une tourte au saumon que Verdun, apparemment tout autant passionné par la nourriture que son collègue Berrond, s’empressa de découper.
— Avec cet élément en plus, dit Verdun en servant chacun, notre puceux Le Roux est bien mal barré.
— Ou l’inverse, dit Adamsberg. Pourquoi tuer Gaël ou le maire alors qu’il est dans le même sac ? Cela le dédouane au contraire. Pour information, il a un petit poulailler dans le jardin. Il n’est pas le seul. Tristan Cloarec, l’électricien et le chauffeur Mikael Le Bihan en ont un aussi. Ce n’est pas franchement signifiant, car quand on achète une boîte de six œufs, il y en a toujours au moins un de fécondé.
Adamsberg se tut un moment, le temps pour Berrond et Verdun, qui se resservirent tous les deux, d’apprécier pleinement leur dîner. Adamsberg, petit mangeur, se demandait où pouvait bien passer toute cette nourriture. Dans leurs ventres, dans leurs mentons.
— On résume le boulot de ce soir, dit-il une fois les deux policiers repus, boulot qui peut durer toute la semaine. Surveillance de nos trois principaux suspects, bien que je n’oublie pas nos cinq autres. Puisque nous savons tous que les alibis parfaits sont trop beaux pour être honnêtes. Je préfère de loin les alibis mal foutus. Mais on se concentre d’abord sur le trio de tête. Noël, demandez une vieille veste à Johan, tout le monde en noir ou en gris. Verdun, empruntez-lui une casquette, vos cheveux blonds sont trop visibles. Toi aussi, Matthieu. Chacun prend son poste à huit heures devant le domicile de son gibier. Choisissez bien votre planque. Je propose de confier la brute, Kristen Le Roux, à Retancourt. À Noël, l’épicier Le Tallec. Matthieu, tu prends Kerouac, n’oublie pas sa lèvre rouge. Il te connaît ?
— Il ne me verra même pas.
Adamsberg et Matthieu finirent de répartir les rôles et de choisir les relais.
— N’oubliez pas qu’à neuf heures et demie, il y a réunion des Ombreux rue du Prieuré. Si vous voyez votre homme se faufiler au numéro 5, laissez tomber, ce ne sera pas pour ce soir.
XVII
Tous se séparèrent rapidement pour aller prendre leur faction tandis qu’Adamsberg se dirigeait sans presser le pas vers le domicile de Maël, repérant sur son passage le grand nombre de portes cochères voûtées et de lourdes colonnes romanes, toutes propices à fournir de bonnes planques si nécessaire. Il ralentit plus encore quand il fut en vue de chez Maël, une petite maison sans étage aux volets bleus, aux joints impeccables entre les larges pierres de granite. Un hangar au toit de tôle la jouxtait et la déparait. Il y avait de la lumière à travers les rideaux, sans les reflets bleutés qui signalent la présence d’une télévision. Il s’adossa à couvert contre une colonne et attendit. Ça ne le gênait pas d’attendre, il était naturellement plus patient qu’un autre. À vingt heures trente, Maël s’en allait souvent dîner chez Johan mais, ce soir, il avait dû comme tant d’autres se mettre en deuil de sortie. Une hirondelle au vol rapide entra dans le hangar, où elle avait sûrement son nid. Ce qui l’amena naturellement à l’étrange obsession de Johan en quête de l’hirondelle blanche. Pas si étrange, au bout du compte, il était bien lui-même tombé amoureux d’un hérisson. Mais son hérisson existait, au lieu qu’une hirondelle blanche était une vue de l’esprit. Il lui faudrait demander à Mercadet de vérifier s’il existait des hirondelles albinos. Et pourquoi pas ? Car enfant, avec son père, ils avaient croisé un merle blanc. Encore que le fait que Johan soit en quête d’une vue de l’esprit ne le choquait en rien. Il adressa aussitôt sa requête à Mercadet.
Son regard un instant perdu dans ses songeries revint vers la fenêtre de Maël. Il voyait indistinctement la silhouette du Bossu – pardon, de l’ancien bossu – s’affairer d’un endroit à un autre, disparaître dans une pièce arrière qui devait être la cuisine. Puis soudain, vers vingt-deux heures quarante, tout s’éteignit et Adamsberg vit la porte s’entrouvrir. Il se plaqua derrière sa colonne et observa Maël fermer le verrou avec précaution, sans bruit, inhabituellement vêtu d’une longue cape grise et la tête recouverte d’une grande capuche. Ils atteignirent le centre-ville en moins de cinq minutes puis Maël ralentit une fois parvenu dans la rue principale et se mit à taper le sol sourdement avec un lourd bâton, à intervalles espacés et réguliers. Il tournait sans cesse la tête, à l’affût, longeant les murs, puis reprenait son martèlement. À quinze mètres d’eux, un homme s’était arrêté pour faire pisser son chien et Maël comme Adamsberg s’enfoncèrent dans l’ombre d’un recoin. Quand homme et chien finirent par faire demi-tour, Maël attendit cinq bonnes minutes avant d’obliquer dans une ruelle et de se remettre en route en faisant lentement résonner son bâton. Adamsberg lui accorda l’ultime satisfaction d’effrayer les habitants dans quelques autres ruelles puis lui fit subitement face et l’homme sursauta.
— Ainsi c’était bien toi, Maël, dit Adamsberg à voix basse. Fourre ton bâton sous ta pèlerine, on va aller discuter tous les deux là-bas, sur le banc du rôdeur.