Adamsberg guettait l’arrivée d’une pause pour placer sa première phrase. Dès qu’il eut commencé, il ne laissa pas respirer le ministre un instant et l’entretint sans interruption pendant treize minutes.
— J’apprécie la stratégie d’enfumer les terriers pour faire sortir les taupes, finit par dire le ministre, dont la voix s’était détendue. Mais vous comprenez bien que je dois obtenir l’aval de la Direction générale de la police.
— Et vous l’obtiendrez, dit Adamsberg avec une douceur confiante, flatteuse, comme si cet écueil ne pouvait être qu’un embarras mineur pour un homme tel que le ministre.
— Dix hélicoptères avec soixante hommes, Adamsberg. Vous serez prévenus du lieu et de l’heure de l’atterrissage, envoyez les voitures vers dix-sept heures. Ils seront accompagnés de camions-cantines et de camions-repos, et de tout le matériel nécessaire. Les hommes seront opérationnels dès ce soir. Je vous mets en garde, commissaire : c’est votre dernière chance.
Adamsberg adressa un message à ses sept collègues : Soixante hommes vers dix-sept heures trente. Rendez-vous à neuf heures devant chez Johan.
Johan leur servit d’office un second petit-déjeuner, toasts, œufs et croissants, tout à son plaisir contenu de savoir qu’Adamsberg avait fait plier un des types de « là-haut ». Adamsberg se servit largement, la journée serait longue et la nuit encore plus.
— Matthieu, où crois-tu que les hélicos vont se poser ?
— Dans le Grand Pré Caradec. C’est vers Saint-Gildas, à sept minutes d’ici.
— Il faut préparer un résumé détaillé de la situation pour les vingt-deux hommes de Matthieu qui arrivent de Rennes et ses vingt gendarmes en renfort.
— C’est fait, dit Matthieu. J’ai rédigé le texte hier soir et l’ai fait partir dès que j’ai eu ton message. On aura ces quarante-deux hommes. Ils sont en route, ils seront tous là dans une heure ou deux.
— Pour étayer ma demande, le ministre désire un résumé détaillé de la situation. S’il te plaît, transfère-moi ton message afin que je lui fasse passer. La rédaction n’est pas mon point fort.
— Voilà, dit Matthieu. Transféré. À toi de faire rebondir au ministère.
Adamsberg lut le résumé des faits et les motifs nécessitant un surcroît si important de renforts. Il n’aurait pas su l’exposer de manière aussi nette et concise, et l’adressa aussitôt en haut lieu.
— Et le périmètre de sécurité ? dit Berrond, la bouche pleine. Il faut faire venir de Rennes les plots de ciment, les barres d’acier et les banderoles.
— Ils sont déjà en route, répondit Matthieu. Rennes nous envoie le nécessaire.
— Et le logement des quarante-deux hommes ? demanda Adamsberg.
— Dans le gymnase de Combourg. La municipalité fournit les lits de camp.
— Et leurs repas ?
— Trois camions-cantines également sur le départ. Mais ils ne peuvent pas assurer les repas du soir. Point très important à discuter avec Johan. Il aura peut-être une solution à nous proposer.
Adamsberg hocha plusieurs fois la tête, appréciant la vitesse d’exécution de Matthieu.
— J’aime anticiper, dit Matthieu en souriant.
— Merci, Matthieu, car il faut faire vite. On doit dormir un peu entre le déjeuner et l’arrivée des renforts de Paris. Car on fera la surveillance de nuit, comme les autres. Cela vaut pour Matthieu et moi qui irons accueillir les hélicos. Dîner à dix-huit heures. Je propose par sécurité qu’on débute la faction bien avant le crépuscule, à dix-neuf heures, et qu’on l’achève au moment certain où chacun dort ici. Disons, pour compter large, à une heure du matin. Le tueur ne prendra pas le risque d’aller chercher sa victime dans son lit. Ce n’est pas sa manière et ce type d’intrusion laisse trop de traces. Mêmes horaires pour les gardes du cordon car on ne doit pas présumer, si l’assassin sort de Louviec, que sa victime habite à proximité.
— C’est pas facile de se rendormir après le déjeuner, objecta Noël.
— Oh si, on peut, dit Mercadet.
— Vous, oui, lieutenant, mais pas les autres, dit Veyrenc.
— C’est vrai, reconnut Mercadet avec mélancolie, tant sa condition d’hypersomniaque était difficile à porter. Pardon, ajouta-t-il.
— Ne vous excusez pas, dit Veyrenc en lui pressant le bras. C’est votre marque de fabrique et on l’aime bien.
— Merci, dit Mercadet d’une voix un peu tremblée. Mais ça ne nous dit pas comment vous allez réussir à dormir, vous.
— Si ça peut aider, proposa Johan, j’ai un petit mélange de ma composition, plantes et alcool doux, 8,5°. Ça n’abrutit pas mais ça vous envoie dans le sommeil en cinq minutes.
— Je prends, dit Adamsberg. J’ai toute confiance en tes créations, culinaires et autres.
Chacun leva la main pour marquer son approbation et Johan quitta son bar.
— Je vais vous préparer cela dès maintenant. Car il faut que ça infuse et puis que ça refroidisse.
Il était plus de dix heures quand Adamsberg se leva, marquant le signal du départ.
— On commence à faire circuler l’information, selon la méthode de Johan du « çà et là », sur le meurtre de Katell Menez et l’arrivée imminente de cent deux policiers, disposés dans le village et sur son périmètre.
— Allez sans moi, dit Matthieu, j’attends mes renforts ici et je prépare les plans. Rendez-vous à midi.
— Johan, demanda Adamsberg, as-tu idée de la manière dont on pourrait nourrir cinquante hommes chaque soir à dix-huit heures ? Et même un peu avant car nous nous répandrons dans Louviec à dix-neuf heures. Je me casse la tête là-dessus.
— Tu crois pas que tu t’es déjà assez cassé la tête pour réussir le tour de force d’amener soixante flics ici depuis Paris ? T’as fait comment, au fait ? T’as utilisé la méthode de l’enfant ou du taureau ?
— Du taureau, je crois, dit Adamsberg en souriant, en mêlant la mienne et celle de Veyrenc. Comme nous étions en dialogue vidéo, je l’ai fixé dans les yeux, paisiblement, sans le lâcher du regard une seconde, et en tendant ma main ouverte, paume vers le haut. En même temps, je l’abreuvais de paroles dans tous les sens, en zigzags, sans lui laisser le moyen d’en placer une. Il était plus buté que Corneille mais à un moment, son agressivité a lâché prise.
— Sacré boulot, apprécia Johan. Alors t’embrouille pas davantage les idées, je me charge du truc à l’auberge.
— Ici ? Impensable, Johan, et hors de question que tu endosses un fardeau pareil. D’ailleurs comment ferais-tu ? Sans nuire à ta clientèle ? Tu ouvres tes portes à dix-huit heures trente ! Et si vaste soit ta salle, ça ne tiendra jamais ! Non, je pensais plutôt à l’éventualité de préparer des sacs avec un sandwich, un fruit…
— Des sandwichs ? coupa Johan en se redressant de toute sa hauteur et en haussant la voix. Des sandwichs ? M’offense pas, commissaire. Tu utilises les grands moyens et toute ton énergie pour débarrasser Louviec d’une vermine, et tu sais ce que tu risques avec ton ministre globuleux si tu te casses la gueule ?
— Oui.
— Et moi, je resterais les bras ballants sans rien faire, à vous regarder vous échiner ? Sans aider ? N’y pense même pas et laisse-moi calculer.
— Johan, il ne s’agit pas d’une poignée d’hommes, mais d’une meute ! Sois réaliste, bon sang !
— Cinquante…, réfléchissait Johan à voix haute sans prêter aucune attention aux interruptions d’Adamsberg. Voyons… si je réorganise la grande galerie et que je fais venir des chaises et des tables à tréteaux, ça rentre. De justesse, vous serez un peu serrés.