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— De quelle galerie parles-tu ?

— Là-haut, à l’étage, la grande galerie de l’ancien cloître. Un lieu splendide, une cheminée digne d’un seigneur où on pourrait faire rôtir un bœuf entier. Vous dînerez là.

— Tu vas t’empoisonner l’existence, Johan, rends-toi compte de la charge.

— T’en fais pas pour ça. Moi aussi, j’ai mes méthodes. En plus, je ferai salles combles.

— Tu me sidères, Johan, franchement tu me sidères.

— Ben il t’en faut pas beaucoup. Tu crois que j’aurais su faire le coup du taureau ?

Adamsberg ne sut comment répondre à cela.

— Tu vois, reprit Johan, chacun son métier.

— Et pour le déjeuner d’aujourd’hui ? Même chose, on sera cinquante. Ensuite, les quarante-deux renforts seront autonomes pour le déjeuner, et seule viendra l’équipe de base, c’est-à-dire nous huit.

— Je préfère ça, j’ai cru que t’allais me priver de Violette. Oublie ces vétilles et compte sur moi. J’ai largement de quoi faire dans mes congélateurs.

— Des vétilles ? Mais la bouffe ? Comment vas-tu faire pour la bouffe ? Tu peux demander autant de victuailles et d’extras que tu veux, je ferai passer tout cela en notes de frais au ministère, j’ai quartier libre.

— Alors c’est parfait, je vais passer mes commandes et j’engagerai des extras. Mais les menus seront simples. Pour le déjeuner d’aujourd’hui, saucisses au fromage grillées purée maison, on n’a plus beaucoup de temps, et ce soir…

Johan médita un moment, concentré sur la difficulté nouvelle de nourrir cinquante personnes sans baisser sur la qualité bien sûr, ce qui l’aurait insupporté.

— Disons, ce soir, côtes de bœuf gratin de brocolis à la sauce roquefort, exposa-t-il en baissant le ton. Fromage et fruits bien sûr.

Les policiers s’éparpillèrent à travers le centre-ville, sonnant aux portes, entrant dans tous les commerces : meurtre de Katell Menez, arrivée massive de renforts, protection des habitants rue par rue, périmètre de sécurité, une mesure moins bien accueillie que les autres, certains s’imaginant déjà enfermés derrière des grilles.

— Il ne s’agit que d’une trentaine de grilles aux endroits stratégiques. Pour le reste, une simple bande plastique rouge et blanche, vous connaissez. Il faudra montrer ses papiers pour la franchir.

— Ah, si c’est que ça… On peut donc aller et venir ?

— Comme l’air. Avec vos papiers.

— Et ça va durer longtemps, ce cirque ?

Adamsberg sourit. La Bretagne, ce pays des rébellions éternelles et des répressions impossibles.

À midi, cinquante hommes occupaient déjà la galerie du premier étage de l’auberge, long et vaste espace en effet splendide, bordé d’arcades et de lourdes colonnes, où dominait l’odeur des saucisses qui grillaient doucement sur le feu de la large cheminée médiévale. Saucisses de types divers, nota Adamsberg, Johan ne pouvait pas faire les choses simplement, comme il l’avait pourtant dit. Le commissaire adressa quelques photos du lieu à Danglard qui lui répondit aussitôt : « Pur art roman, magnifique. Sculptures des chapiteaux assez primitives et typiquement bretonnes. Un ancien cloître, non ? »

Le patron avait réaménagé sa galerie et placé des tables côte à côte de façon à y installer les cinquante hommes au coude-à-coude. Matthieu, installé au centre, avait gardé une place pour Adamsberg à sa droite, afin que chacun des gendarmes comprenne l’importance de ce commissaire peu imposant, qui n’était pas manifeste à première vue, ni même à la seconde. Autour d’eux, les six autres membres de l’équipe avaient été dispersés, afin que les escouades fassent connaissance. Il y eut des allées et venues entre les divers membres des gendarmeries locales pour échanger des saluts pendant que Johan et quatre nouveaux assistants servaient au plus vite les saucisses et la purée additionnée de crème et poivre et versaient un vin de qualité appréciable. Les gendarmes n’étaient pas habitués à de tels égards et en profitaient largement.

Une heure plus tard, les hommes quittèrent l’auberge pour profiter de leur temps obligatoire de repos. Sur le comptoir, Adamsberg repéra une petite bouteille emplie d’un liquide vert. C’était leur potion, comme celle que distribuait la Serpentin. Johan emplit discrètement huit petits godets de son liquide vert, qui sentait l’amande, avec ordre de se hâter vers leurs voitures avant que le sommeil ne les prenne. Ils traversèrent Louviec jusqu’à l’ancienne maison de santé. La banderole blanche et rouge cernait déjà une large moitié du périmètre et déparait agressivement le village. Cette nuit, avec les quarante-deux hommes en uniforme patrouillant dans les rues, Louviec ressemblerait à un site assiégé se préparant au combat. S’ajouterait la petite troupe des deux commissaires et de leurs adjoints, avec la présence intermittente de Mercadet.

La potion de Johan fit rapidement effet et les huit flics s’endormirent aussitôt allongés dans les lits-cages. Adamsberg redoutait l’abrutissement du réveil, mais l’aubergiste avait dit vrai et il se sentait parfaitement d’aplomb quand il vint secouer Matthieu.

— Seize heures vingt, Matthieu. Ils seront bientôt en approche. Alerte Rennes.

— C’est fait.

C’était bien le Grand Pré Caradec qui avait été choisi comme terrain d’atterrissage et Adamsberg et Matthieu regardaient les dix hélicoptères tournoyer avant d’amorcer leur descente, à dix-sept heures quinze. Les deux commissaires saluèrent les policiers à mesure qu’ils quittaient les appareils et s’engouffraient dans les véhicules venus de Rennes. Rendez-vous fut donné vingt minutes plus tard à l’auberge de Johan, qui préparait déjà fébrilement ses tables avec l’aide des extras et s’activait à entretenir les braises pour la cuisson des côtes de bœuf. Adamsberg et Matthieu eurent le temps d’exposer à nouveau la situation, leur raison d’être sur ces lieux, et les consignes pour la soirée avant l’arrivée bruyante des quarante-deux hommes de Matthieu.

— Et voici vos collègues, dit Matthieu. Notre troupe de surveillance compte cent dix hommes. Les cinquante locaux seront en charge du village et vous du périmètre de sécurité. Le guet débutera à dix-neuf heures et s’achèvera à une heure du matin. Soyez sur vos gardes, l’homme est furtif et extrêmement dangereux.

Adamsberg distribua à la ronde un plan détaillé de Louviec et des rues que chacun aurait à couvrir. Matthieu avait pris le temps avant de déjeuner d’encercler cinquante secteurs en rouge et d’y inscrire les noms des hommes qui y seraient affectés. L’emplacement de l’auberge était figuré par un gros point vert. Chaque policier repéra son nom et son trajet de guet. Les soixante gardes de Paris, sur un signe autoritaire de leur chef et après un salut assez militaire, quittèrent l’auberge pour rejoindre leurs camions-cantines tandis que les cinquante gardes locaux prenaient place à la table de la grande galerie. Johan fit servir les assiettes, chacune emplie d’une demi-côte de bœuf et de gratin de brocolis hachés aux fines herbes et roquefort. Les hommes se jetèrent dessus, et une discussion animée s’éleva quant à l’autorisation ou non de boire un verre, attendu que leur faction allait commencer dans peu de temps. Beaucoup arguèrent qu’un verre était admis, puisque même le Code de la route en acceptait deux. Adamsberg hocha la tête, accorda un verre et Johan fit servir une tournée. Chacun eut droit à un sandwich raffiné et une part de gâteau maison pour le repas qu’ils prendraient vers minuit. Adamsberg, véritable ignorant en matière de cuisine, et qui mangeait à peu près la même chose chaque soir, se demandait par quelle prouesse Johan allait parvenir à nourrir de plats tant excellents que rapides cinquante hommes chaque soir. Sans compter l’ajout de cet en-cas nocturne qu’il avait tenu secret.