— Non, pas Saint-Malo, je connais trop de gens là-bas et c’est bourré de monde en ce moment. J’irai à Fougères.
— Fougères, très bien. Au retour…
— … je change les plaques, je nettoie les rainures des pneus, et on est propres comme des sous neufs. À propos de fric, ce sera combien ?
— Le double du tarif habituel, je veux que tout soit impeccable. Donc quarante mille.
— Cinquante mille. Après un meurtre pareil, les flics renifleront toutes les pistes.
— Et que veux-tu qu’ils trouvent ?
— Des traces de mes pneus.
— Il y en a des milliers comme les tiens. Et des traces sur une allée pavée, il n’y en aura pas.
— Cinquante mille.
— Je te ferai savoir le lieu et l’heure du versement. Cela ne tardera pas. Fais gaffe à l’œuf. En cas de casse, t’en as un chez toi ?
— Non, je bouffe dehors.
XXIII
À vingt heures trente, alors que les cinquante flics patrouillaient dans Louviec et que les soixante autres assuraient le cordon du périmètre, Gilles Lambert avait déjà préparé avec grand soin toute l’opération. « Belle stature » avait dit le patron à propos de la future victime. Avec son un mètre quatre-vingt-sept et sa lourde carrure, Lambert ne redoutait rien, surtout que le gars serait pris par surprise. Et si le chien aboyait ? Un coup de couteau dans la gorge, il n’était pas à ça près. Ou bien il couperait la laisse et le clebs partirait en courant, ravi de l’escapade. Gilles avait tapissé son coffre de plastique fin, au cas où le sac-poubelle fuirait. Il avait également pris la précaution de plastifier son siège avant et d’emporter trois paires de gants et non deux. Le tout était déjà proprement plié dans le sac-poubelle et tenait très peu de place. Le couteau était dans la boîte à gants, avec l’œuf. Les plaques étaient changées, avec les mêmes vis. Il contrôla ses pneus : l’avant gauche avait une encoche, et c’était embêtant. Il mit sa roue de secours – qui n’était pas neuve – à la place. Il avait mémorisé le plan six fois de suite avant de le brûler et aurait pu le dessiner par cœur. Départ à vingt heures trente-cinq. Cinquante mille euros, le patron ne lésinait pas sur ce coup. Il ne pouvait se permettre la moindre faute. Au plus tard, en comptant l’aller-retour à Fougères, il serait de retour à vingt-deux heures quarante-cinq. La lumière filtrerait sous la porte de son garage mais les voisins avaient l’habitude de le voir sans cesse soigner et bricoler sa voiture.
À l’heure prévue, il se lançait sur la route de Louviec, parfaitement calme, chacun étant attablé chez soi. À vingt heures quarante-cinq, il passait la voie ferrée, puis la route boueuse et s’engagea en marche arrière dans la chaussée pavée. Il retourna à pied jusqu’au croisement avec la route, sa voiture était invisible derrière les feuillages. Les lumières de la maison, toute proche, étaient déjà allumées, le type était chez lui. À cinq mètres du portail, un vieux noisetier aux branches basses et touffues collait à la haie. Ce serait parfait pour sa planque. Il revint à sa voiture, mit ses gants, passa son pantalon et blouson K-way, enfila ses chaussures dans des sacs plastique qu’il noua fermement, glissa le couteau à sa ceinture côté gauche, déposa délicatement l’œuf dans sa poche droite et, raffinement supplémentaire, un morceau de viande préparé pour le chien.
C’était bien la première fois qu’il devait tuer avec un œuf en prime. Ce type devait être totalement cinglé. Gilles s’assit commodément derrière le noisetier et estima que, depuis chez lui, l’homme avait trente mètres à parcourir avant d’atteindre son portail. Gilles avait donc largement le temps de se préparer à l’assaut dès qu’il l’apercevrait.
Après vingt-cinq minutes d’attente, il vit s’ouvrir la porte de la maison. L’homme sortait, tenant en laisse un chien de taille impressionnante et Gilles, accroupi à présent, couteau dans la main gauche, se félicita d’avoir pensé à la viande. Dès que le maître et le chien franchirent le portail, la bête leva son museau brun et gronda. Il avait senti une présence étrangère. Gilles lança la viande dans l’herbe, tout près de la route, et le chien se mit à renifler nez au sol puis se précipita sur le morceau. L’homme aux cheveux blancs avait baissé les yeux, arrêté près de son chien.
— Qu’est-ce que tu bouffes, Jef ? T’as pas ramassé une saleté de charogne ? Allez, viens, laisse ça.
L’homme tirait sur la laisse mais le chien tenait bon, tout à son affaire de viande. C’était le moment. Gilles prit son élan et enfonça un premier coup de couteau. L’homme s’affaissa au sol et le chien hésita une seconde entre sa viande et cet inconnu. Gilles récupéra le couteau, trancha la laisse et l’animal partit en bondissant sur la route. Puis il asséna le second coup de couteau à gauche, près du sternum, passa entre deux côtes puis l’enfonça jusqu’à la garde. Il vit les yeux de sa victime se révulser, le sang monter à ses lèvres. Gilles se redressa, l’affaire était faite. Il prit rapidement le chemin du retour quand il fit soudain halte. L’œuf, bon sang, cette saleté d’œuf, il l’avait oublié. Il revint à l’homme agonisant, ouvrit les doigts de sa main gauche, sortit l’œuf de son cocon de coton et d’aluminium et referma le poing dessus. De retour à sa voiture, il en finit avec les dernières étapes. Il avait laissé son coffre ouvert de dix centimètres, assez pour le soulever de son coude, trop peu pour enclencher la veilleuse automatique. Dans le sac-poubelle, il fourra dans l’ordre les protège-chaussures, le blouson, le pantalon, les débris de l’emballage de l’œuf et enfin les gants. Les mains propres, il referma le tout, dont le petit volume entrerait facilement dans une poubelle publique. Par précaution, il enfila une paire de gants neufs et prit la direction de Fougères qui allait recevoir ce précieux et sanglant dépôt. Il avança doucement sans feu jusqu’à la route, alluma ses feux de croisement et prit sur la gauche. Le tout ne lui avait pris que six minutes, quatre s’il n’y avait pas eu cette foutue affaire d’œuf. Il avait conscience qu’il transportait dans son coffre un colis aussi dangereux qu’un sac d’explosifs et roulait sans dépasser les limites autorisées.
Il eut la chance à Fougères que le feu passe au rouge juste à côté d’une poubelle, il y déposa son sac et reprit calmement sa voiture. Mission accomplie à la perfection. Ne restait, une fois dans son garage, qu’à inspecter les sculptures des pneus, remettre en place les plaques d’origine, ôter les plastiques qui couvraient le coffre et son siège. Il aurait le temps d’attraper son feuilleton de vingt-trois heures trente, des histoires de flics mais surtout de tueurs qui, à son goût, s’y prenaient vraiment comme des manches. Gilles ne se disait pas « Bon sang, j’ai tué un homme ». Cette pensée ne l’effleurait même pas.
Le chien en eut vite fini avec sa viande et profita de sa liberté un bon moment avant de revenir au bercail. Il trouva son maître allongé près du portail, posa ses pattes sur son ventre, le martela, lécha son visage, puis s’assit à ses côtés, hurlant à la mort. L’épouse assoupie ne réagit pas mais le chien de la maison proche, oui, qui se mit à hurler à la mort de concert. Très vite et de chien en chien, tout le quartier résonna de hurlements lugubres. Il était vingt et une heures quarante quand le voisin décida d’aller prospecter les environs avec son fils. C’était le grand chien du docteur qu’on entendait le mieux et il avança à pas vifs vers son domicile. À dix mètres de sa grille, il vit le médecin au sol, courut jusqu’à lui et prit son pouls.