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— Ne t’approche pas, dit-il à son fils en levant une main qui tremblait. C’est le docteur, il est mort.

— T’appelles les flics ?

— J’appelle Johan. Les flics sont dans Louviec, ça ira plus vite.

Johan finissait de ranger la galerie après le départ des cohortes d’hommes. Chateaubriand avait attendu que les lieux soient vidés pour venir boire un verre à l’auberge, parcourant les rues bardées de policiers.

— En tous les cas, disait Josselin, j’ai la paix pour le moment. Depuis qu’ils ont trouvé un gars qui achetait les couteaux. Mais ils n’ont pas le gars.

— Moi, dit Johan, je ne vois pas ce que ça prouve. Vous auriez très bien pu charger un type d’aller vous chercher cela à Rennes.

— Mais c’est vrai, dit Josselin en se tournant vers l’aubergiste, le fixant avec étonnement de ses yeux mélancoliques. Et tu crois cela ?

— Pas une seconde.

— Et pourquoi pas ?

Johan haussa les épaules en souriant. Il avait du temps, les extras finissaient de servir les derniers clients du rez-de-chaussée.

— Vous ? dit-il. Frapper comme un cinglé ? Impossible. Et puis un Chateaubriand ne peut pas se permettre d’être un assassin. Ça salirait le nom.

Josselin sourit à son tour et tendit son verre.

— Et il y a un troisième truc que vous oubliez aussi, dit Johan en servant deux verres et s’asseyant face à Chateaubriand. Je ne trahis rien, ça a fini par être dans le journal.

— Quoi ?

— Les rivets.

— Eh bien ?

— Ceux de votre couteau étaient dorés. Ceux que le gars a achetés ont des rivets argentés.

— C’est moins bien, dit Josselin en faisant la moue. Un Chateaubriand ne peut pas se permettre des rivets argentés. Ça salirait le nom.

— Vous pouvez le dire.

Leurs rires couvrirent un instant la sonnerie du téléphone.

— Ton portable, dit Josselin, il sonne.

— Merde, je suis crevé, moi. Cinquante hommes à nourrir plus la clientèle, croyez-moi, c’est pas de la blague.

Johan descendit jusqu’au bar avec son verre et décrocha.

— La police ? Mais elle patrouille dehors avec tous les gars.

— Débrouille-toi, fais vite. Il s’agit du docteur Jaffré, 2 rue de la Vieille-Chaussée. On l’a tué. Appelle le commissaire en chef.

Johan s’exécuta, les doigts tremblants.

— Adamsberg ? C’est Johan, haleta l’aubergiste d’une voix abattue. Yann a appelé depuis chez le docteur. On l’a assassiné devant son portail. Comme les autres. Le docteur… rends-toi compte, même le docteur.

— Nom de Dieu, Johan, je te jure que je l’aurai. Qui est ce Yann ?

— Yann Radec. Il n’habite pas loin de chez le médecin. Tous les chiens se sont mis à hurler à la mort dans le coin et Yann a voulu savoir ce qui se passait.

— Qu’est-ce qu’il fait ?

— De la photo. Des portraits, des mariages, des choses comme ça.

Adamsberg prévint son équipe et celle de Matthieu, le médecin légiste, les techniciens, et fit venir dix hommes pour prospecter les alentours. Personne n’était encore sur les lieux quand il arriva.

— Vous êtes Yann Radec ? demanda-t-il à l’homme qui attendait près du corps, tête penchée, bras serrés contre lui.

— Oui.

— Commissaire Adamsberg. Vous avez vu quelque chose ?

— Non, c’est son chien qui a hurlé à la mort. Ça s’est communiqué à tous ceux du voisinage et finalement, j’ai décidé de venir voir ce qui se passait.

— À quelle heure ?

— Vers dix heures moins vingt, je crois. Mais ça faisait un moment qu’il aboyait. C’est notre chien qui l’a entendu, pas nous. Bon sang, tout Louviec était surveillé et le périmètre de sécurité contrôlé. Comment a-t-il fait, commissaire, comment ?

Les escortes d’Adamsberg et de Matthieu les rejoignirent en quelques minutes, tandis que les dix flics patrouillaient en périphérie. Mercadet dormait.

— Il vaudrait mieux que vous rentriez chez vous, monsieur Radec, dit Adamsberg, on doit boucler la zone. Quelqu’un s’occupe de son chien ?

— Je vais appeler sa femme. Tenez-la à distance, le choc sera rude.

Il commençait à faire sombre et les policiers braquèrent leurs torches vers le cadavre. Deux plaies au thorax, le manche d’un couteau Ferrand enfoncé jusqu’à la garde, un poing fermé d’où coulait un liquide jaune.

— Pas de doute, dit Retancourt.

— Qui de vous disait qu’on perdait notre temps, dit Adamsberg, que le tueur attendrait simplement que les flics lèvent le camp pour recommencer ? Je vous ai répondu qu’on sentait sa fureur s’amplifier, qu’il ne pouvait pas patienter, que le bouclage de Louviec le rendrait fou, qu’il chercherait à le contourner.

— Mais on espérait le coincer dans Louviec, dit Veyrenc. Au contraire, on a un meurtre de plus.

— On va s’en prendre plein la gueule, dit Noël sombrement. Depuis le divisionnaire jusqu’à là-haut, ça va hurler. Mobiliser cent dix hommes pour ce résultat, ils vont se foutre de nous, les mecs. Et ils auront raison.

— Attendons de savoir, dit calmement Adamsberg.

— De savoir quoi ?

— Comment le tueur a contourné. D’une manière ou d’une autre, ça a laissé des traces. Et là est l’erreur. L’erreur qu’on attendait.

Le camion de l’équipe technique arrivait de Combourg. Quatre projecteurs éclairaient violemment le corps et le photographe mitrailla la scène sous tous ses angles, puis fit signe que le champ était libre. Le médecin légiste s’agenouilla près du cadavre.

— Il a dû mourir vers vingt et une heures quinze, vingt et une heures trente. Même tactique, rien de changé. Deux coups dans le thorax, probablement portés de la gauche, dont un qui a atteint le cœur, et un œuf écrasé dans son poing.

— Et mêmes traces lisses de ses pieds dans le sang, dit un des techniciens.

— Ce coup-ci, dit Adamsberg, on peut les suivre. Il n’a pas retiré ses sacs plastique tout de suite comme il le faisait jusqu’ici. Est-ce que le camion peut escorter avec un projecteur ?

Adamsberg et Matthieu, accompagnés d’un photographe, purent repérer les traces de sang, de plus en plus ténues, sur une dizaine de mètres, presque à l’embranchement avec la chaussée pavée.

— Il a dû planquer sa voiture dans cette petite rue, dit Adamsberg, il ne pouvait pas la laisser sur le bas-côté. Le gars avait bien repéré les lieux.

Les commissaires remontèrent lentement la chaussée et relevèrent deux traces de pneus.

— Il conduisait en marche arrière, ce qui est logique, et donc pas très droit. Il a ripé sur deux gros pavés, dit Matthieu.

Pendant que le photographe prenait les clichés, Adamsberg ramassa une dizaine de petits morceaux de liège.

— Et ça vient d’où, ça ? dit-il.

— D’une plaque de liège, dit Matthieu.

— Et d’où vient la plaque de liège ? De celles qu’on vend pour isoler les maisons ?

— Par exemple. Il arrive que les plaques s’écornent et que des éclats se détachent. Le docteur avait dû en commander et des fragments seront tombés du camion lors du déchargement.

Adamsberg balaya les environs de sa torche.

— Oui, dit-il, il y a là une petite porte qui donne sur le jardin du docteur. C’est pour cela que le camion s’est garé sur la chaussée, pour faciliter la livraison sans obstruer la route.

— Si bien que la voiture en a peut-être ramassé dans ses pneus.