Adamsberg stoppa la marche de Matthieu.
— Voilà, dit-il, c’est ici que le tueur avait arrêté sa voiture et qu’il s’est changé, à l’aller comme au retour. Regarde ces petites traces de sang, dit-il en s’accroupissant. Parallèles. Elles viennent sûrement des plastiques qu’il noue autour de ses pieds. Ce qui nous apprend quoi ? Rien.
— Technique exactement semblable, couteau Ferrand, deux blessures au thorax, œuf écrasé, c’est bel et bien notre gars. Ce qui est impossible car il n’a pas pu passer le cordon de sécurité sans que les gardes nous en informent. Or tous les rapports signalaient une fois de plus « RAS ».
— Et sais-tu pourquoi c’est impossible ?
— Dis toujours.
— Tout simplement parce que ce n’est pas « bel et bien notre gars », dit Adamsberg en se relevant. C’est un gars qui a imité notre gars. Pour son propre compte ? Pas du tout. Car il ne pouvait tenir ses informations, confidentielles – le bras gauche, l’œuf –, que de notre tueur. La « commande » a donc bel et bien été donnée par l’assassin de Louviec, acculé à cette solution car ses mouvements étaient entravés par le cordon. Comment ? Certainement pas par téléphone, car bien trop risqué. Il pouvait craindre que tous les appareils de Louviec soient surveillés. De là à retrouver son appel dans le portable de l’assassin du docteur et remonter jusqu’à lui, il n’y avait qu’un pas qu’il a eu la prudence de ne pas franchir. Que reste-t-il donc, de nos jours où l’informatique règne en maître et en maître flic, comme moyen de communication sûr, sécurisé ? Où les flics ne viennent pas mettre leur nez car il se meurt et ne sert plus guère à grand-chose, hormis payer quelques factures, envoyer un chèque et autres démarches inoffensives, quand elles ne s’effectuent pas par scans et virements électroniques ?
— La poste ! s’exclama Matthieu.
— Exactement, la poste bien sûr. Et nous avons laissé ce trou béant dans le cordon, en ne surveillant pas les courriers qui partaient de Louviec. Mais le ministre avait été formel : pas d’inspection des envois, atteinte à la liberté privée. Et c’est par cette voie, j’en jurerais, que notre tueur a franchi l’obstacle. Avec une simple lettre conjurant son destinataire de commettre le meurtre à sa place, et à sa façon, depuis l’extérieur de Louviec. Destinataire de grande confiance et sacrément dévoué. Parce qu’accepter de tuer un inconnu pour rendre service, je n’ai jamais vu ça. À moins que notre assassin n’ait eu barre sur lui. Menace de chantage ou de dénonciation, si sa demande n’était pas satisfaite.
— Si bien qu’il aurait eu des relations serrées avec un malfrat dont il connaissait les combines. Avec un homme qui ne reculerait pas devant un meurtre. Et dont les activités soient assez coupables pour qu’il obéisse sans mot dire.
— Des activités qui auraient pu avoir lieu aujourd’hui comme hier, dit Adamsberg. Mais même si tu t’es racheté une conduite, l’épée de Damoclès est toujours là.
Un à un, les dix gendarmes en patrouille revenaient de leur quête, les mains vides.
— Pour résumer, dit leur chef, les environs sont déserts. On a croisé un jeune père à moto avec son fils de neuf ans en croupe, et deux véhicules, mais conduits par des femmes. On a pris tout de même leurs noms, à tout hasard.
— Inutile, dit Matthieu en secouant la tête. Notre homme est déjà loin.
Les deux commissaires remontèrent en voiture, silencieux, déçus par l’examen du site et ruminant leur échec, quand le légiste appela.
— Cela va vous surprendre, dit le médecin, mais ce n’est pas lui qui a frappé. Les blessures ont bien été appliquées par un gaucher, mais par un vrai gaucher. Il n’y avait pas la moindre hésitation ni déviation des coups de lame. Quant à votre œuf, il est fécondé. Et pas un seul bouton de puce.
— Confirmation, dit Adamsberg. C’est un vrai gaucher qui a frappé cette fois. Et l’exécutant ne portait pas de puces. Je me demande pourquoi notre tueur de Louviec a agi si vite. Impatient, certes, mais à ce point ?
— Parce que le docteur devait partir en week-end demain, dit Matthieu. Voir son père à Saint-Malo.
— Comment sais-tu cela ?
— Par un des habitants que j’ai informés pendant ma tournée. Il s’en plaignait. Normalement, Jaffré consulte le samedi matin.
— C’est donc pour cela que notre homme était si pressé. Est-ce qu’une lettre postée de Louviec arrive à Combourg le lendemain ?
— Sans aucun doute.
— C’est mercredi en soirée qu’il s’est rendu compte que le village et son pourtour étaient piégés. Il a pu rédiger sa lettre, la poster jeudi et son destinataire l’aura reçue ce matin. Pendant que tu organises demain le départ des troupes de renfort, j’irai voir le facteur de Combourg. À quelle heure termine-t-il la levée de Louviec ?
— À dix heures trente.
XXIV
Mercadet parvint à trouver le nom et le numéro de téléphone personnel du directeur de la poste de Combourg. Vu l’urgence de la situation et bien qu’on fût samedi, l’homme, on ne peut plus « cordial » ainsi qu’ils le disaient souvent au village, lui donna les coordonnées du facteur en charge du secteur de Louviec. Adamsberg avait un vrai problème avec ce « cordial » qui lui déclenchait une seconde idée vague, qu’il n’arrivait pas plus à atteindre que la première. Le facteur à la voix juvénile se montra tout prêt à l’aider de son mieux.
— Le courrier de jeudi ? dit-il. C’est déjà loin pour moi, c’est que j’en fais, des villages. Mais ce jour-là, y avait vraiment pas grand-chose dans la boîte de Louviec, je devrais me souvenir. De toute façon, y a plus beaucoup de lettres dans les boîtes, les gens s’écrivent par mail, par SMS, s’envoient des documents ou des photos par portables, le courrier se meurt, commissaire, croyez-moi. Attendez voir… Jeudi, hein ? Ah oui, y avait du vent ce jour-là, mes quelques lettres se sont éparpillées par terre, elles m’avaient échappé des doigts.
Le facteur s’interrompit pour se concentrer.
— Oui, j’y suis, reprit-il. Je me revois en train de les ramasser. Deux paiements de factures, vous savez, dans ces enveloppes toutes prêtes avec la lettre « T », et… ah oui, une lettre kraft demi-format pour un notaire à Paris, « Maître quelque chose », une pour la Trésorerie de Rennes – une amende à payer sûrement – et une pour la vieille Adène Briand – c’est la mère du ramoneur, à Dol, et ma foi…
— C’est tout ? Vous ne vous rappelez rien qui sortait de l’ordinaire ? Un simple détail ?
— Ah, mais si ! dit le jeune homme, également très cordial. Deux lettres s’étaient collées l’une à l’autre et ça, ce n’est pas ordinaire. Il avait fait humide pendant la nuit et c’est pour cela. Une enveloppe blanche avait adhéré à l’enveloppe kraft. Parce que l’encre sur l’enveloppe blanche – faut que je vous parle de cette enveloppe – était épaisse et assez collante, comme les vieilles encres qui ont séché.
— Et qu’avait-elle, cette enveloppe ?
— Eh bien, on sentait qu’elle en contenait une seconde à l’intérieur. Il y a des gens qui font cela, pour protéger leur courrier. Et autre chose encore.
— Vous avez bonne mémoire, dit Adamsberg pour l’encourager.
— Ce n’est pas ça, c’est que quand je fais la levée, je dois tamponner sur chaque pli le fameux « cachet de la poste qui fait foi ». Alors forcément, on voit le courrier.
— Je comprends. Et donc, qu’est-ce qu’elle avait d’autre cette enveloppe ?
— On sentait sous les doigts que la seconde enveloppe de l’intérieur avait un relief. Une sorte de cercle ovale ou rond, un peu comme ces anciens cachets de cire qu’on utilisait dans le temps. Vous savez que les enveloppes autocollantes s’ouvrent facilement d’un doigt. Alors beaucoup y ajoutent un morceau de scotch. Mais le gars – ou la femme –, je me suis dit qu’il avait carrément scellé son enveloppe.