— Et l’adresse sur l’enveloppe qui avait collé, vous vous la rappelez ?
— Oh oui, car l’écriture à l’encre était très grande. C’était pour Combourg, destiné à l’entreprise « Votre logis de A à Z », dans la zone industrielle. C’est une boîte énorme, ils font de tout, les meubles, les sols, les isolants, l’électroménager, les lampadaires, tout. Moi j’y vais pas, c’est trop grand, je ne trouve rien et on s’énerve.
Adamsberg appela Matthieu, qui organisait le regroupement des renforts.
— Préviens les gars du cordon de se préparer à un départ en fin d’après-midi. Et renvoie les tiens à leurs casernements. Même si le dernier couteau ne lui appartenait pas, notre tueur a consommé les cinq coups de lame qu’il avait prévus, je pense que sa liste est close.
— Tu ferais bien d’appeler le ministère dès maintenant, dit Matthieu d’une voix nerveuse, on est samedi, ça risque d’être difficile d’avoir les dix hélicos pour le retour.
— On les aura, et j’espère qu’on ne sera pas dessaisis dans la foulée. Matthieu, on ne s’est pas trompés : notre homme a contacté par courrier une entreprise à Combourg, « Votre logis de A à Z », dans la zone industrielle.
— Je vois très bien. C’est une boîte géante. Je n’y vais jamais, on s’énerve là-dedans. Qui a-t-il contacté ?
— On ne le sait pas, il y avait une seconde enveloppe à l’intérieur qui devait porter l’adresse du destinataire. Et figure-toi qu’elle était cachetée. Oui, cachetée, comme dans l’ancien temps.
— Et comment tu as su cela ?
— Par le facteur, je t’expliquerai. Je vais contacter la secrétaire du patron de cette boîte. Je ne pense pas que je serai rembarré, tout le monde comprend la gravité de la situation à Louviec.
Adamsberg demanda à Mercadet de lui trouver le numéro d’appel du secrétariat du grand patron de l’entreprise « Votre logis de A à Z », à Combourg. Puis il s’éloigna pour appeler « là-haut », où l’attaché du ministre lui signifia clairement d’une voix glacée qu’on envisageait de le dessaisir. Qu’il s’y prépare.
— Ce n’est pas le moment, dit calmement Adamsberg. Notre tueur a réussi à passer le barrage, certes, mais pour y parvenir, il a commis l’erreur que j’espérais.
— Qui est ?
— Il a écrit. Et nous savons où. Il a un complice à Combourg. Il a pris cette diagonale pour nous contourner et nous allons la suivre. À quelle heure aurons-nous les hélicos pour rembarquer les troupes ?
— Parce que vous ne les jugez plus utiles ?
— Non. L’assassin avait programmé la mort de cinq personnes et le compte y est.
— Malheureusement pour vous, Adamsberg ! tonna le secrétaire ministériel. Ultime délai pour vous, vous m’entendez bien ? Ultime ! Je suis clair ?
— Parfaitement.
— Et les hélicos vers dix-huit heures, ajouta le secrétaire avant de raccrocher brutalement.
— Commissaire, intervint Mercadet sur un ton d’excuse, je me doute que ce n’est pas le moment mais Froissy m’a envoyé une image floue assez parlante du jeune agresseur de la bijouterie, vous vous rappelez ? Le type avec la cagoule à grosses mailles. Je vous la fais passer pour que vous décidiez si on la diffuse.
Mercadet lui envoya la photo du visage du jeune homme reconstitué à travers les mailles. Le résultat n’était pas spectaculaire, mais beaucoup moins vague que ce qu’il aurait supposé, et Froissy avait coloré l’image pour bien faire apparaître les cheveux roux.
— C’est bon, dit-il à Mercadet, faites circuler le portrait.
— Je viens de vous adresser les coordonnées de la secrétaire du patron de « A à Z ». Elle se nomme Estelle Braz.
— À ce propos, lieutenant, il me faut le nom du patron de l’entreprise « Votre logis de A à Z », et tout ce que vous pourrez ramasser sur lui.
— Ça marche.
Adamsberg rejoignit Matthieu et l’informa de la colère de l’attaché du ministre.
— Les hélicos à dix-huit heures. Quant à nous, on ne tient qu’à un fil, camarade.
— À se demander comment on tient encore. Je rassemble les véhicules et je fais le tour des hommes pour qu’ils se tiennent prêts au départ. Il est déjà presque onze heures trente.
— Je te laisse faire, rejoins-moi chez Johan avec les nôtres.
En dépit de la bruine qui commençait à forcir, Adamsberg marcha lentement jusqu’à l’auberge, rappelant à lui ses souvenirs du docteur Jaffré. Lui, pourquoi lui, bon sang ?
Mercadet était assis les yeux mi-clos sur un coin de table.
— Je vous fais un double café bien serré, décida Johan.
— C’est le commissaire, dit le lieutenant en se redressant. Je reconnais son pas.
L’aubergiste ouvrit sa porte sans laisser à Adamsberg le temps de parler.
— Nom d’un chien, dit-il de sa voix puissante. Qui aurait pu croire ça ? Et comment diable le tueur a-t-il passé le cordon de sécurité ?
— Par le moyen le plus simple du monde : le courrier. Que le ministère m’avait interdit de contrôler. Il a envoyé une lettre à Combourg et c’est un autre qui s’est chargé de tuer le médecin à sa place, et à sa manière. Il tient à signer tous ses meurtres. Entre nous, toujours, Johan.
— Sans blague ? Mais on ne tue pas pour dépanner quelqu’un, dit Johan en posant des verres et le chouchen sur la table. Buvez ça pour vous réchauffer, vos cheveux sont tout humides. Vous savez à qui il a écrit ?
— Un gros coup de chance, sa lettre avait collé contre une autre, dit Adamsberg. Si bien que le facteur s’en souvenait très bien.
— Comment c’est possible ?
— C’est possible quand tu utilises une vieille encre un peu poisseuse et que les lettres ont été mouillées dans la boîte. Vieille encre dont il a déjà dû se débarrasser.
— Et c’était pour qui ?
— « Votre logis de A à Z ». Pas de nom. Il y avait une seconde enveloppe dans la première.
Mercadet avait avalé son bol de café et repris son ordinateur. Johan posa son verre d’un coup sec sur la table.
— « Votre logis de A à Z » ? répéta-t-il. Vous parlez bien de cet énorme entrepôt dans la zone industrielle de Combourg ?
— Tout juste, dit Mercadet, le visage collé à son écran.
— Alors là, ça change sacrément les choses, dit Johan, concentré et presque exalté. Parce qu’il y a des on-dit qui se racontent sur le patron.
— On ne sait pas encore qui est le patron.
— Pierre Robic, ajouta Mercadet, qui continua de taper sur son clavier.
— Il va plus vite que moi, non ? dit Johan. Pierre Robic, exactement. Et ces « on-dit » sur lui, je dis pas qu’ils sont vrais, je dis que ça se raconte. Ou que ça se pense fort.
— Ne t’emballe pas, rien ne nous prouve que la lettre lui était adressée, mais je pense que c’est le plus probable. Raconte-moi les bruits qui courent sur ce Pierre Robic, dit Adamsberg en sortant son carnet. Rien ne t’échappe ici. Mercadet, puisque vous voilà de nouveau d’aplomb, ramassez tout ce que vous trouvez d’intéressant sur lui.
— Le mec est né à Louviec, commença Johan, et il a quitté « ce bled de nuls » – c’est ses mots – après son bac, et hop, disparu. Ce que vous devez savoir, c’est qu’à treize ans, au collège, c’était déjà de la graine de voyou, et bon sang, il était pas le seul. Mais lui, c’était le « chef ». Le « chef » ! À treize ans ! Mais pour qui ça se prend ? Un petit con, oui, c’est tout ce qu’il était.