— Chef de qui ? Tu le sais ?
— D’une espèce de bande d’emmerdeurs mais m’en demande pas plus. Je sais seulement qu’il avait un « sous-chef » – bon Dieu pour qui ça se prend ? – indécollable, son copain Pierre Le Guillou. Les deux Pierre, on disait. Le Guillou, il a quitté Louviec aussi. Comme ses parents s’étaient installés au soleil sur la Côte, en voilà un dont on n’a plus jamais entendu parler. Le Robic, il écrivait quand même de temps à autre à sa mère, soi-disant qu’il était commis-voyageur dans le Sud, puis chauffeur, puis laveur de carreaux. Et puis un jour, ça fait quatorze ans de ça, il a débarqué ici, tout droit revenu d’Amérique et plein aux as. Des millions, on a dit qu’il avait. Ça, pour un commis-voyageur, ça a fait drôlement tiquer. Sa vieille mère expliquait à qui voulait l’entendre que son lointain cousin de cousin, qu’était né aux Amériques, lui avait légué tout son argent. Un certain Donald quelque chose, elle disait. Elle le connaissait même pas, ce cousin, la pauvre femme. Ici, personne y a vraiment cru. Parce que l’histoire de l’oncle d’Amérique, c’est connu comme le loup blanc, pas vrai ? Et si notre pauvre docteur était encore là, il vous le dirait, lui, parce qu’il savait un truc, lui.
— Jaffré ? Il savait quoi, Johan ? demanda vivement Adamsberg, crayon toujours en main.
— Que le testament de l’Américain, c’était qu’un coup monté.
— Mais comment le savait-il ? Il te l’a dit ? Comment ?
— Ben tiens, parce qu’il était tombé copain avec l’Américain.
— Comment cela, « copain » ?
— Copains comme larrons en foire. C’est que vous savez pas que cet Américain, il était venu en France avec un ami, y a longtemps déjà. Ils aiment ça, les vieux monuments, les vieilles pierres, les Amerloques. Parce qu’ils en ont pas. Rien que des buildings qu’il faudrait me payer pour habiter là-dedans. Alors tu penses bien que le château de Combourg, ils l’ont pas raté, nos Américains. Mais comme a expliqué le docteur, son copain qu’était pas encore son copain, vous me suivez ?
— Parfaitement. Continue, l’encouragea Adamsberg en continuant de noter, tu m’intéresses.
— Il s’est évanoui à table et son ami l’a amené dare-dare au cabinet le plus proche. Chez Jaffré. « Malaise vagal », il a dit, le docteur, rien de grave du tout – à mon avis, c’était plutôt trop de chouchen –, mais en tout cas, le Donald – ah ! Voilà que son prénom m’est revenu ! –, tout ragaillardi, bourré de reconnaissance, a pris aussitôt notre Jaffré en affection. Comme si c’était son sauveur, quoi. Et tu sais comment ils sont, les Américains. Peut-être pas des belles manières comme nous, mais ils deviennent camarades pour un oui pour un non, chaleureux en diable, et il a invité notre Jaffré et sa femme à dîner le soir même. Et tu sais où Jaffré l’a amené ?
— Ici, dit Adamsberg en souriant.
— Parfaitement, dit Johan, se redressant de fierté à ce souvenir. Et comme le doc m’avait appelé pour retenir la meilleure table, crois-moi que j’ai soigné le dîner comme jamais. Je voulais leur en mettre plein la vue, au Donald et à son ami, servir le fin du fin de la cuisine française, et pas des hot-dogs, tu peux me faire confiance.
— Je vois ça d’ici, oui.
— Et ça a été un sacré dîner. Langoustines à la truffe et tout le bazar. Ça discutait ça discutait, comme s’ils s’étaient connus depuis toujours, l’Amerloque appelait Jaffré par son prénom et Jaffré lui donnait du « Donald » à tout bout de champ. Je sais pas ce qu’ils se sont dit, parce que ça causait qu’anglais, mais après, le docteur les a emmenés pendant trois jours visiter les plus beaux endroits de la région. C’était pendant un pont, je me souviens, on devait être en mai. Après, notre Jaffré, il était tout chagrin qu’ils s’en aillent poursuivre leur tour de France. Une fois, il est même parti le voir là-bas avec sa femme, ils sont restés au moins trois semaines chez ce Donald.
— Mais tu ne me dis pas pourquoi ce Donald serait comme par hasard le Donald du testament.
— Ah oui. Pas de hasard. Ce Donald avait raconté à Jaffré comment il avait atterri dans ce petit village perdu de Louviec – qui l’avait épaté, tu peux me croire. Avant son départ pour la France, il avait demandé à des connaissances où c’était le mieux d’aller. À son vendeur de Jaguar aussi, qu’était français. Qui lui avait dit de ne pas manquer Combourg, ni Louviec où qu’il était né. Qu’il adorerait ça. Et c’était qui ce vendeur de voitures ?
— Robic.
— Tu y es.
— Continue, Johan.
— Eh ben Jaffré avait pas manqué de lui raconter l’histoire du fantôme de Combourg. Et à sa surprise, le Donald en avait eu peur, tellement qu’il était superstitieux ! Il croyait dur comme fer à tous ces trucs, aux présages de malheur et tout le fourbi. Comme croiser un chat noir venu de la gauche, voyager un vendredi 13, faire son testament, que tellement de gens sont persuadés que rien que l’écrire ça fait mourir. Et l’Américain, alors qu’il était millionnaire, jamais il l’aurait fait, ça, jamais, il a dit à Jaffré.
— Jamais quoi ? Voyager un vendredi 13 ?
— Non, le truc du testament. C’était cela qu’il savait, Jaffré, et c’est pour ça qu’à son idée, ce testament-là, c’était de la pure arnaque.
— Et le docteur a su que son Donald était mort ?
— Ben forcément, parce qu’ils s’écrivaient, ils se téléphonaient. Et l’ami américain, celui qu’était venu en France, il a dit à Jaffré que Donald avait été tué par des gangsters. Ça lui a foutu un sale coup, et il a suivi l’enquête que les flics faisaient là-bas. Et quand il a su que Donald avait légué ses millions à un certain Pierre Robic, il a explosé. Comme il m’a raconté : « J’ai pas pu me retenir, Johan. »
— De quoi ?
— De lui causer deux mots, au Robic. En le croisant à Combourg, pas longtemps après son retour, il lui a dit qu’il avait très bien connu Donald, et il l’a félicité de sa bonne fortune, l’air de rien. Et puis il a ajouté quelque chose du genre que ça le surprenait sacrément de la part de son ami, qui avait juré de ne jamais faire de testament. « Et vous voyez, Robic, il a dit, en effet, ça ne lui a pas porté chance. » Et il l’a planté là. « Tu aurais dû voir ça, Johan, il était devenu tout vert. » Vous savez comment les médecins savent vous faire comprendre des choses par des petites phrases insidieuses. N’empêche, ça et puis la méfiance des gens de Louviec, ça a poussé Robic à prendre le taureau par les cornes et il a été montrer son acte officiel américain au notaire de Combourg, qui l’a déclaré recevable, et il l’a fait savoir partout, jusque dans La Feuille de Combourg. Vous croyez que ça a convaincu Jaffré ? Pas une seconde. Bon, après, on peut s’imaginer qu’à force, peut-être le doc avait fait changer son ami d’avis et qu’il avait fini par l’écrire, ce sacré testament. Et que, pas de veine, la nuit même, il y passe.
— Jameson, interrompit Mercadet. Donald Jack Jameson.
— C’est lui, s’écria Johan.
— Assassiné juste après que le testament a été posté au notaire, continua Mercadet. Crime crapuleux, tous ses bijoux et son fric volés pendant la nuit.
— Qu’a conclu l’enquête américaine ? demanda Adamsberg en se tournant vers son lieutenant, aussi certain que s’il consultait un oracle.
— À l’impasse. Jamais retrouvé les agresseurs. C’est vrai qu’il y a de quoi se gratter le crâne. Il lègue ses biens à Robic et dans la nuit, il est abattu. Fâcheux, très fâcheux.
— Et c’est ce que tu crois, toi, Johan ? Que le bon Donald avait changé d’avis ? demanda Adamsberg qui continuait à couvrir son carnet de notes.