— C’est Maël, dit Johan, c’est sa manière de s’annoncer.
Maël salua cordialement à la ronde avant de rejoindre son tabouret au bar.
— Y a plus rien de convenable à se mettre sous la dent chez moi, dit-il à Johan. Tu peux me nourrir malgré l’heure ? Un sandwich, ça me suffira.
— J’aime pas servir des sandwichs mais j’ai pas plus, et je fais toujours exception pour toi. Les flics sont passés sur l’auberge comme une horde de criquets. Je t’apporte ça.
— Dis-moi, Maël, demanda Adamsberg, Pierre Robic, tu le connais ?
Maël secoua la tête de droite à gauche en attrapant son sandwich avant même que Johan dépose l’assiette.
— Préfère pas le connaître plus que ça. Dans le temps, quand il est revenu, j’ai fait un peu de maçonnerie dans sa nouvelle maison, mais c’est pas le gars à regarder les ouvriers, et encore moins à leur parler. Des fois je le croise à Combourg, quand il descend de sa bagnole, parce que c’est le genre de type qui ferait pas trois mètres à pied comme tout le monde. Il a des fausses dents, ça lui donne une vraie gueule de poupée.
— Et pourquoi tu préfères pas le connaître plus que ça ?
— Quand on était gosses à l’école, c’était un des pires de tous. Lui et Pierre Le Guillou. C’étaient déjà des petits caïds, ils montaient les autres contre moi. Bien sûr, comme il avait besoin de moi pour lui faire ses devoirs, il ménageait la chèvre et le chou. Alors vous comprenez, commissaire, que j’aie pas envie de lui causer.
— Pourquoi tu dis que c’était déjà un petit caïd ?
— Parce qu’à mon avis, c’est toujours un caïd. Trop de fric pour être honnête, c’est mon idée. Et je suis pas le seul à penser ça, à Louviec ou ailleurs. D’accord, il a une grosse boîte qui rapporte, mais pas assez pour se payer quatre villas de luxe, un yacht, et prendre l’avion toutes les cinq minutes.
— Et comment tu le sais, ça ?
— Par Estelle, c’est sa secrétaire.
— Estelle Braz.
— C’est ça. Elle, je la connais, on s’entend bien. Une chouette gosse, pas hypocrite comme d’autres. Alors on bavarde pas mal. C’est comme ça que j’ai appris pour les villas, les piscines, le bateau, les voyages en avion et tout le tremblement.
— Et comment tu sais que sa boîte ne rapporte pas assez pour son train de vie ?
Maël sourit, le regard amusé.
— Parce que c’est à mon patron qu’il a confié la gestion de sa comptabilité. Marrant, non ? Et c’est pas du boulot facile. Je suis bien placé pour le dire puisque c’est moi qui la fais, sa compta, dans l’arrière-boutique. Impeccable, rien à y redire. Des très gros revenus, ça c’est certain. Mais pas assez pour payer les villas, le yacht et le reste. C’est pour ça que je dis que c’est resté un caïd. À mon avis, il se fait du fric ailleurs, sous la table, ni vu ni connu. Dites, commissaire, pas un mot de ce que je vous ai raconté, hein ? Parce que s’il le savait, ça irait drôlement mal pour moi. Encore que ce que je pense, comme j’ai dit, je suis pas le seul à le flairer. Vous pouvez demander à n’importe qui à Louviec.
Maël soupira, finit son sandwich et quitta l’auberge.
Adamsberg fit signe à l’équipe de resserrer les rangs autour de la table. À présent qu’on était certains que Robic était bien le destinataire de la lettre du tueur, la donne changeait.
— Si Maël et Johan ne se trompent pas, dit Matthieu, Pierre Robic mène une activité parallèle, souterraine et lucrative. Il dirige donc une bande dans laquelle il a pu piocher un homme de main pour assassiner le docteur.
— Dans les faits, tu as raison, dit Berrond. Dans les faits aussi, le tueur l’a contacté. Mais c’est bien difficile d’imaginer un gars de Louviec qui oserait solliciter un homme comme Robic.
— Joumot ? proposa Noël. Est-ce que cette fouine vicieuse n’aurait pas été voir d’un peu près ce qui se passait là-bas ? Comme le disent Maël et Johan, tout le monde soupçonne un truc du côté Robic. Ça m’étonnerait que Joumot n’ait pas été fourrer son nez là-dedans.
— Et menacer Robic de chantage ? dit Adamsberg. On ne connaît pas encore l’homme, mais le faire chanter, ça semble plutôt un truc à se faire descendre qu’à se faire obéir.
— Faudrait peut-être savoir ce qu’est devenue son âme damnée, ce Pierre Le Guillou, proposa Veyrenc. On pourrait creuser de ce côté.
— Je regarde ça, dit Mercadet avant même qu’on lui ait demandé quoi que ce soit.
— Très bien, dit Adamsberg en se levant.
— Tu vas chez Robic ? demanda Matthieu.
— Je passe d’abord à la mairie consulter le registre. Une idée comme ça.
— Vague ?
— Assez vague, mais pas dans le fond du lac. Johan, appela-t-il au moment où l’aubergiste passait près de lui, est-ce que tu saurais aussi par miracle quel jour Robic est revenu à Louviec, il y a quatorze ans. Impossible, non ?
— Le 1er avril. Soyez pas épaté, il est arrivé sans prévenir en plein milieu de l’anniversaire de sa mère, qui avait lieu ici même. Et le 1er avril, c’est facile à retenir.
L’adjoint au maire accompagna Adamsberg dans la salle des registres et tapa le code d’accès.
— Vous devez vous rappeler le nom de cet homme qui a été tué et dévalisé ici même, peu après qu’on eut entendu le pilon du Boiteux.
— Oh, ça remonte à loin, ça, je dirais.
— Quatorze ans.
— Exactement. Il s’appelait Jean Armez.
— Il avait quitté Louviec après le collège ?
— À dix-neuf ans. Et il est revenu vingt et un ans plus tard.
— Et vous savez ce qu’il avait fait durant tout ce temps ?
— Il n’était pas très loquace là-dessus, je dirais. Il disait toujours qu’il avait « bourlingué » de par toutes les mers. Marine marchande. Une vie de bateau en bateau et une fille dans chaque port. On n’a jamais su plus. On l’appelait « le Bourlingueur ».
— Et il est revenu riche ?
— Assez pour s’acheter une maison, la meubler confortablement et se payer une femme de ménage et une cuisinière. C’est déjà pas mal. En une vie passée sur mer – où il ne dépensait pas beaucoup –, il s’était « fait sa pelote », comme il disait. De combien, je ne saurais pas dire. Il ne se privait pas mais il ne vivait pas grand train non plus, je dirais. Il disait qu’à son âge il fallait économiser sa pelote. Le pauvre gars, il a pas eu le temps d’en profiter, de sa maison. Cinq mois après son retour, il se faisait descendre.
— Cinq mois, vous en êtes sûr ?
— Disons qu’il est revenu vers novembre, puisqu’il a fêté Noël en famille.
— Et le cambriolage ?
— Les flics ont dit ça à l’époque parce que le matelas avait été soulevé. Mais franchement, cacher de l’argent sous son matelas, c’est de la blague, je dirais. Autant le laisser bien en vue sur sa table. Vous y croyez, vous ? À de l’argent sous le matelas ?
— Pas du tout, dit Adamsberg en cherchant le nom de Jean Armez sur l’écran. Décédé un 11 avril. On a su comment il avait été tué ?
— À la dure. Un coup de pistolet dans la tempe, muni d’un silencieux. Un truc de gangster, je dirais. Les flics ont passé tous les jours suivants à rechercher cette arme et à vérifier les chaussures des hommes de Louviec, car il restait des traces dans la chambre. Un échec complet.
Et donc, pensait Adamsberg en revenant vers l’auberge sous une pluie fine, Jean Armez réapparaît à Louviec en novembre, Robic arrive le 1er avril et le « Bourlingueur » est abattu dix jours après, « à la gangster ». Que Robic ait été longtemps associé au « Bourlingueur », c’était crédible, et que Robic lui règle son compte dès son retour pour l’empêcher de parler, c’était plus que plausible. Mais là encore, pas de preuves, le mur.