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— Laissez là mon enfance. Quant à la lettre, c’était celle de n’importe quel client.

L’homme d’affaires essuya ses lunettes, comme pour échapper un instant aux regards des deux flics.

— Tiens, « n’importe quel client » qui prend la précaution d’utiliser deux enveloppes et d’en cacheter une ?

— C’est ainsi et qu’y puis-je, si l’homme est cinglé ?

— Un cinglé qui vous écrivait quoi ?

— Des insultes, rien qui vaille la peine d’être lu. Et cet imbécile qui prend tant de soin pour une lettre sans le moindre intérêt. Pauvre type.

Robic se leva et arpenta son grand bureau, semblant prendre un peu de temps pour souffler.

— Soyez plus précis, monsieur Robic.

— Il m’accusait de lui avoir livré cinq sacs de plâtre mort, a osé écrire que mon entreprise vendait de mauvais matériaux, volait sa clientèle, et il exigeait un remboursement. C’était faux bien entendu mais je demanderai qu’on procède au remboursement et à une nouvelle livraison.

— Vous avez conservé cette lettre ?

— Non, j’étais irrité et je l’ai jetée dans le poêle à bois.

— C’est votre habitude quand un courrier vous énerve ?

— Plutôt un automatisme.

— Oui, le feu, c’est toujours l’idéal, dit Adamsberg. Mais hier, il faisait bon, et votre poêle marchait tout de même ?

— Je suis frileux, ça vous regarde ?

— Mais aujourd’hui, il bruine, il fait frais, et je prends note que le poêle est éteint, dit Adamsberg en se levant pour prendre congé.

Robic tendit machinalement la main pour les saluer mais Adamsberg négligea ce geste.

— Vous êtes au faîte de la richesse, monsieur Robic, dit-il, vous avez une très haute idée de vous-même, mais vous êtes bas, très bas, et vous n’êtes pas un homme bon. Loin de là.

Puis le commissaire quitta la pièce sans se presser, côte à côte avec Matthieu, et respira un bon coup une fois dehors.

— Tu n’y as pas été de main morte, dit Matthieu.

— Tu veux dire que je suis sorti de mes fonctions ? Le type est haïssable, et je suis convaincu que personne n’a jamais osé le lui dire.

— Eh bien c’est fait.

Adamsberg prit le volant et sortit du grand parc prétentieux, conçu et taillé à la versaillaise.

— Ce n’était pas inutile, dit-il. On s’est fait une idée du gars, dur comme de l’acier. Et il a « brûlé la lettre du soi-disant client dans son poêle ». Vrai, il l’a brûlée, mais sans allumer son poêle. En plein mois de mai, ça ne tient pas debout. Et ce mec serait bien incapable de justifier le fric qu’il s’est fait à Sète puis à Los Angeles, ni sa richesse à son retour à Louviec. Il n’a comme défense que cette lamentable histoire d’héritage.

— Quant au meurtre, si l’on suppose qu’il tirait avantage de la mort du docteur…

— Ce n’est pas une supposition, Matthieu, c’est une certitude.

— C’est ta certitude. Je ne vois toujours pas un type de Louviec oser le faire chanter.

— Non, on ne fait pas chanter un personnage aussi infatué et puissant que Robic. Ou bien on en meurt. Comme Jean Armez, le Bourlingueur. Absent pendant vingt et un ans, matelot dans la marine marchande. Et pourquoi pas ? Un jour, son navire mouille à Sète et il y retrouve Pierre Robic. Peut-être tout bonnement dans ce cercle de jeux où il a été passer une soirée, car qui dit cercle de jeux dit souvent cercle de filles conciliantes. Les deux hommes se revoient, le Bourlingueur cesse de bourlinguer sur mer et choisit de le faire sur terre en s’associant avec Robic. Il y a quatorze ans, Robic revient un 1er avril. Et Jean Armez, rentré quelques mois plus tôt, lui réclame sa part sur l’arnaque à l’héritage. Robic a certainement quitté vite fait les États-Unis après ce gros coup, sans prendre la peine de dédommager suffisamment ses complices. Dont le principal : le tueur de Jameson, le Bourlingueur.

— Pourquoi lui ?

— Parce que d’ordinaire, dans ces milieux, le tueur touche double, tu le sais. C’est à lui que Robic avait confié le boulot. Mais il ne l’a pas payé double. C’est pourquoi Armez a exigé son dû. C’est donc bien lui qui a exécuté Jameson.

— Mais comment sais-tu cela ?

— Je ne le sais pas, je l’invente.

— Ah, tu inventes, dit Matthieu en se garant près de l’auberge.

— C’est cela. Car figure-toi que Jean Armez a été tué dès le retour de Robic, le 11 avril, dix jours après son arrivée. Et « à la gangster », comme dit l’adjoint au maire. Pistolet avec silencieux. Ça ne te frappe pas, cela ?

— Si, admit Matthieu.

— Je pense que, en ce qui le concerne, c’est Robic qui lui a réglé son compte.

— On en était au meurtre du docteur, Adamsberg.

— Tu t’accordes avec moi pour dire qu’on ne fait pas chanter un Robic. Quoi que tu en dises, la seule raison qui pousse Robic à accéder à la demande du tueur, et je l’ai dit à l’auberge et te le répète, c’est bien le sourd désir d’être débarrassé du médecin. Qui sait quelque chose à propos du testament, mais Robic ignore quel danger représente au juste ce « quelque chose ». Depuis des années, cette interrogation lui pèse. Et puisqu’il est exigé dans cette fameuse lettre de faire croire à un crime de l’assassin de Louviec, il saisit cette occasion en or de se défaire de Jaffré et en confie l’exécution à un de ses sbires. Ce dont nous sommes certains, c’est qu’il n’a pas décidé de lui-même de l’éliminer. Car il ne connaissait pas les détails de la mise en scène d’un crime « à la Louviec ». Il les a appris par la fameuse lettre.

— L’œuf.

— L’œuf. Et frapper de la gauche.

— Mais cette fois, selon le légiste, le coup est bien parti du bras gauche mais la lame s’est enfoncée tout droit.

— Détail ignoré par Robic : le sbire qu’il a choisi était un vrai gaucher, dont les coups furent plus puissants que ceux de notre homme de Louviec. Quant à l’absence de piqûres de puces, elle prouve la même chose : notre tueur de village ne se doute pas un instant de l’existence de cet élément si signifiant sur les victimes et ne l’a donc pas mentionné dans sa lettre. Tu as convoqué nos troupes à l’auberge ?

— Ils nous attendent.

XXVII

Les deux hommes entrèrent à l’auberge sous la pluie et commandèrent du café bien chaud à Johan, qui essuyait ses verres au comptoir en les élevant vers la lumière pour s’assurer de leur propreté.

— C’est prévu, dit Johan.

Les six lieutenants avalaient en effet du café pour se réchauffer, et deux tasses attendaient déjà les commissaires.

Adamsberg fit déplacer l’équipe à la table la plus reculée de la salle.

— Tu veux être tranquille ? demanda Johan.

— Si possible, oui.

— Combien de temps ?

— Tu peux me donner une heure ?

— C’est comme si c’était fait, dit Johan.

L’aubergiste accrocha un écriteau à sa porte et ferma la serrure.

— Voilà, dit-il, l’auberge est à toi.

— Merci, Johan, dit Adamsberg en prenant place.

— Continue tes inventions, on t’écoute, dit Matthieu en se versant une pleine tasse de café.

— Pourquoi ses inventions ? demanda Retancourt, aussitôt sur la défensive.

— C’est lui-même qui me l’a dit : « Je ne sais pas, j’invente. »

— Je reprends à l’affaire du faux héritage, commença Adamsberg, en ignorant la légère ironie de Matthieu, qui ne le gênait en rien.