— Héritage qui peut être authentique, contra Matthieu.
— À mon idée, reprit Adamsberg sans s’attarder à l’interruption de son collègue, voici ce qui s’est passé, dans les grandes lignes. Tous les trafics et activités criminelles de Robic lui rapportent de l’argent mais pas assez à son goût. Les flics de Los Angeles commencent à rôder autour de son entreprise de vente de voitures et il sent que l’air américain devient malsain. Il doit partir. Non pas partir dans l’aisance mais partir en étant plus riche encore, très riche. C’est ainsi qu’il monte la formidable affaire de l’héritage. Cela fait déjà un moment que Robic médite un tel coup. Dès son arrivée à Los Angeles, il a monté un magasin de voitures de luxe, Jaguar, Porsche, Mercedes – cela, nous le savons –, précisément destiné à un cercle de privilégiés. En douze ans, grâce au caractère chaleureux, spontané et communicatif des Américains, prompts à se lier d’amitié en un seul jour – l’exemple du docteur Jaffré et de Donald Jameson en témoigne –, Robic, aidé par sa richesse, ses capacités de dominateur et d’imposteur, noue des relations de très bonne entente avec ses clients. Et c’est ainsi qu’il parvient à infiltrer le milieu de la haute société. Où les femmes arborent quantité de bijoux au cours des soirées, c’est-à-dire une mine potentielle à s’approprier pour la bande de Robic. Car aux États-Unis – contrairement à la France où c’est une marque de vulgarité – on ne cache pas sa fortune, on la proclame, on l’affiche, on l’exhibe.
— Si ton hypothèse est exacte, dit Veyrenc, Robic disposait d’un autre atout de grande importance : il était français. Or les Américains raffolent de la France, premier pays touristique du monde. Ils l’aiment pour son histoire, ses monuments, ses châteaux, sa gastronomie, ses vins, et cet engouement s’étend à ses habitants dont ils apprécient – à leur idée – la politesse, les « bonnes manières », le « bon goût », qu’il s’agisse de meubles anciens, de tableaux, et bien sûr d’habillement. Le fameux concept de l’« élégance française », surtout celle des femmes, règne toujours en maître là-bas. Ajoute à cela qu’ils trouvent l’accent français savoureux. Tous ces préjugés favorables ont dû beaucoup faciliter la tâche de Robic, et il est probable que Le Guillou l’accompagnait aux soirées huppées où il était convié.
— Pourquoi Le Guillou ?
— Parce qu’il était beau, Jean-Baptiste. De quoi attirer les femmes autour d’eux et les faire bavarder.
— Très juste, Louis. Robic a dû cultiver là-bas son « élégance française » et commander ses vêtements à Paris. Il lance donc son opération « héritage » avec le concours de Le Guillou, tout aussi apte que lui à ratisser les informations dont ils ont besoin. Leur cible doit répondre à des critères précis : il leur faut un homme célibataire, fils unique, parents décédés, sans frère ni sœur ni cousin familier, bref sans aucun proche à qui léguer sa fortune. Robic a déjà son idée et approfondit le cas de Donald Jameson, à qui il avait recommandé de visiter Combourg et Louviec, nous le savons par Johan. À son retour de France, Jameson, encore ébloui par le Mont-Saint-Michel, Paris, la tour Eiffel, Notre-Dame, les châteaux de la Loire et j’en passe, était venu remercier vivement Robic de son conseil. Le château de Combourg, le vieux village de Louviec et Saint-Malo l’avaient enthousiasmé. Le lien entre les deux hommes s’intensifie, et le nouvel « ami français » est plusieurs fois invité à dîner chez lui. Où Robic a pu constater que Jameson vivait seul, avec ses domestiques. Ces détails, je les invente…
— Et cela se sent, dit Matthieu.
— …mais ils ne sont pas loin de la vérité. Robic s’obstine sur Jameson car il possède une lettre de lui.
— Ah tiens, dit Matthieu.
— Oui, je le pense. Car un échantillon de l’écriture de la proie est indispensable au plan de Robic. Lettre écrite depuis la France pour, déjà, remercier Robic de ce détour par la Bretagne et lui raconter la suite de son passionnant voyage. Jameson est un expansif, un bavard, à ce que Johan en a vu lors de ce fameux dîner à l’auberge. Le Guillou détient peut-être quelques lettres de riches veuves éprises de lui, dont certaines, esseulées, qui pourraient faire l’affaire. Mais le surcroît d’informations sur Jameson les fait décidément le choisir comme leur future victime. Car presque chaque soir, Jameson sort et ne revient que tard dans la nuit. Cela, nous le saurons plus tard.
— Tes « inventions », c’est un film à suspense, dit Matthieu.
— Mais un film réaliste. Que j’aimerais que tu regardes jusqu’au bout. Une fois la décision prise, Robic – ou le gars de la bande le plus doué pour cela – s’entraîne longuement à imiter l’écriture de Jameson grâce à sa lettre. Il sait que Jameson est superstitieux au-delà du raisonnable et qu’il ne veut tester à aucun prix. On peut supposer que notre Américain, puisqu’il l’avait même dit au docteur Jaffré, ne s’en cache pas auprès de ses amis.
— Entendu, on suppose, dit Matthieu, dont nul des agents ne comprenait la raison d’être de ses soudains propos railleurs.
— Il est donc essentiel, poursuivit Adamsberg sur le même ton tranquille, de briser cet obstacle. Ce que va faire Robic en rédigeant un testament crédible, qui permette de comprendre ce legs inattendu et prématuré.
— Parce que tu connais le texte du testament ?
— Presque, et je vais te le dire.
— Très bien, je suis ton film à la perfection, dit Matthieu en redemandant du café à Johan. Un gars va donc écrire…
— Avec des gants.
— Avec des gants, sous la dictée de Robic en imitant parfaitement l’écriture de Jameson.
— Précisément. Ce qui est indispensable, c’est que ce testament soit posté avant l’heure de sa mort et avant l’heure de la dernière levée du courrier. Qui a lieu quand, Mercadet ?
Il s’écoula quelques minutes de silence pendant lesquelles chacun ruminait le scénario que leur exposait Adamsberg.
— Dix-huit heures trente, dit Mercadet. Même heure il y a quinze ans de cela.
Adamsberg adressa un signe d’approbation à son lieutenant.
— Et donc le jour du meurtre, le testament est prêt, daté et signé, ainsi que l’enveloppe avec l’adresse de son notaire qu’ils se sont procurée. Le texte débute par quelque chose comme : « Ma chiromancienne, dont les prédictions se sont toujours révélées sans faille, m’a mis en garde ce jour même contre la survenue imminente d’un péril mortel, d’une agression croit-elle entrevoir, et m’a enjoint de me doter dès que possible de la protection constante de quatre gardes du corps. Quatre, c’est le chiffre qui revenait sans cesse. Je les aurai dès demain au matin. Mais son inquiétude pour ma sûreté était si tangible que dans le cas malheureux où cette mesure ne suffirait pas à écarter le danger qu’elle redoute, je rédige ici mes dernières volontés. Je lègue l’ensemble de mes biens détenus en banque – comptes-dépôts, assurances vie et épargne – à mon très fidèle ami Pierre Eiffel, de son vrai nom Pierre Robic, sans doute mon seul ami loyal et désintéressé, né le…, domicilié à… »
— On se demande où tu vas pêcher tout cela, dit Matthieu.
— Dans la loi des probabilités, eu égard aux faits dont on dispose.
Adamsberg s’interrompit un instant pour évaluer la justesse de ce « eu égard », décida que l’expression était correcte et reprit son fil.
— Robic ne tient surtout pas à s’encombrer de biens immobiliers et mobiliers. Il lui fait donc léguer ses trois villas, ses voitures et son yacht à des bonnes œuvres.