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— Il est exact, précisa Mercadet, que les documents officiels que j’ai consultés mentionnent que l’homme est fils unique, célibataire et sans enfant.

— Merci, lieutenant. Mais manque quelque chose de fondamental : les empreintes de Jameson sur le testament et l’enveloppe. Supposons…

— Oui, supposons encore et toujours, coupa de nouveau Matthieu.

— Supposons, car il existe d’autres moyens, que Robic attire son « ami » dans son magasin, vers dix-sept heures. Jameson, avec sa complaisance habituelle, vient au rendez-vous, seul au volant, comme toujours.

— Les riches aiment souvent conduire leur Jaguar eux-mêmes, dit Veyrenc. Puissance, pouvoir, on y revient toujours. Continue, Jean-Baptiste.

— Il est accueilli par Robic et Le Guillou et entre sans méfiance. Aussitôt dans la place, les gars de la bande lui sautent dessus, le bâillonnent et l’entraînent à l’étage, tandis que Robic ferme la porte à clef. Un de ses gars conduit la Jaguar dans le parc à voitures du magasin. Les autres se saisissent des mains de Jameson et apposent ses empreintes sur le document et l’enveloppe. Sitôt chose faite, un des associés, avec des gants, fonce poster le précieux courrier dans la boîte aux lettres la plus proche du domicile de leur victime. Avant sa mort. Reste à Robic et sa troupe à attendre plusieurs heures pour que le décès soit imputé à une agression nocturne. Tu as compris la ruse, Matthieu ?

— Bien sûr, j’en ai vu plein, des films.

— Il est clair, dit Adamsberg plus fermement, que le témoignage du docteur Jaffré ne te convainc pas du détournement de cet héritage.

— Son Jameson lui a confié que faire son testament portait malheur, d’accord, mais tu n’as rien de plus, rien de rien. Et c’était il y a longtemps de cela. Or, on l’a dit, l’homme a pu changer d’avis. Quant à Jaffré, emporté par son esprit scientifique, il a pu attribuer à cette confidence plus d’importance qu’elle n’en avait. Et le testament a été validé aux États-Unis.

— Je ne te suis pas, Matthieu. Le médecin était tout autant réputé pour ses compétences que pour ses capacités à percer avec justesse la nature de ses patients et à en tenir compte. S’il a accordé tant d’importance aux paroles de Jameson, au point de suivre l’enquête américaine, sois certain que c’est parce que ces mots n’avaient pas été dits à la légère. Et qu’il n’avait nullement réussi à ôter cette idée fixe de la tête de son ami.

— C’est frappé au coin du bon sens, dit Veyrenc.

— Continue donc ton film, dit Matthieu sans commenter la remarque d’Adamsberg.

— J’en ai bien l’intention. Ils ôtent à Jameson sa chevalière, sa chaînette en or, ses boutons de manchette, son épingle de cravate en diamants et l’argent de son portefeuille, en y laissant les papiers. Il est indispensable qu’on puisse l’identifier. Ils oublient classiquement la montre pour que, de façon très triviale mais qui a fait mille fois ses preuves, celle-ci se brise lors de la soi-disant agression. Si la banalité est très souvent plus payante que trop de sophistication, le mieux est également l’ennemi du bien, et ce détail fera tiquer les flics. Mais nous n’en sommes pas encore là. La troupe attend une heure du matin – heure supposée, Matthieu – pour commencer la mise en scène. Tout d’abord ils se servent un repas plantureux, qu’ils forcent Jameson à avaler afin de permettre au légiste de déterminer l’heure de la mort. À deux heures du matin, ils le bourrent de coups, sur le visage comme sur le corps, pour laisser des traces d’ecchymoses afin de simuler l’agression redoutée par la chiromancienne. Agression qui a mal fini – c’est le but bien sûr – puisque le Bourlingueur lui envoie une balle dans le crâne à deux heures trente. Puis ils cassent la montre.

— Je proposerais deux heures trente-deux, dit Matthieu en souriant.

— Rigole, Matthieu, rigole. Mais je peux te garantir que je suis à trois cheveux de la vérité. Il fait nuit noire, les rues sont vides, ils chargent Jameson dans sa propre Jaguar. Le conducteur et trois autres associés enfilent des gants. Tu suis toujours ?

— Je regarde le film.

Adamsberg ne questionna pas les autres membres de l’équipe, car il était clair, à leur mutisme et leurs regards attentifs fixés sur lui, qu’ils faisaient plus encore que suivre. Ils adhéraient, ils attendaient.

— Ils larguent le corps sur le bas-côté d’une petite route, en direction de son domicile, pas loin d’un casino qu’il fréquente. Ne reste plus qu’à aller dormir du sommeil du juste. Au matin, on trouve le cadavre du millionnaire, et la police de Los Angeles identifie Donald Jack Jameson. Sa mort est attribuée à une attaque crapuleuse. Et le jour suivant, le notaire reçoit les dernières volontés de la victime, datées d’avant la mort, à environ huit heures de différence.

— Bonne histoire, reprit Matthieu, mais tu ne fais que spéculer et tu le sais.

— Je le sais et je revendique sa fiabilité.

— Moi, je la trouve très bien, cette histoire, dit Johan, qui s’était installé depuis un moment auprès d’eux.

— Attends, on n’a pas vu la fin du film.

Josselin frappa à cet instant, en quête de pain pour son dîner. Catherine avait oublié d’en acheter.

— C’est Josselin, dit Johan. J’ouvre ?

Adamsberg acquiesça.

— Je dérange ? demanda Josselin de sa voix bien posée.

— Ça, faut que vous voyiez avec les policiers, dit Johan. Le commissaire est en train de nous raconter une histoire.

— Sur ?

— Sur ce salaud de Robic.

— Histoire qui n’a rien de secret puisque je l’invente en partie, dit Adamsberg. Installez-vous, Josselin.

Johan servit une tournée de chouchen et Berrond lui demanda s’il n’aurait pas un peu de saucisson à se mettre sous la dent, il était déjà dix-neuf heures vingt et il crevait de faim. Dix minutes plus tard, Johan posait entre eux un plat conséquent de mini-crêpes, une de ses spécialités, ce qui ravit Berrond.

— Je vais préparer votre dîner, dit-il, mais je voudrais voir la fin du film.

— Vous en étiez où, avec ce Robic ? demanda Josselin.

— On écoutait Adamsberg nous raconter le film de sa vie, dit Matthieu. Pour le moment, on a eu toute son histoire aux États-Unis et le déroulement de son coup de l’héritage, exactement comme s’il y avait assisté minute par minute, et on attend la suite.

Adamsberg avala une crêpe avec un vague sourire.

— Ne me fais pas passer pour un bonimenteur, dit-il, insensible aux flèches de son collègue.

Il lui jeta un bref coup d’œil et haussa les épaules. Il soupçonnait Matthieu de ne pas avoir intimement accepté, inconsciemment, qu’il fût en charge de l’enquête à sa place. Le critiquer, parfois, lui permettait de reprendre la main, de minorer les capacités du commissaire.

— J’invente, c’est vrai, mais je m’oriente, je choisis, je trie. Je reconstitue.

— Et ne prenez pas les « films » d’Adamsberg à la légère, dit soudain Veyrenc sans du tout sourire. Nous en avons vu beaucoup, nous autres, et qui se sont révélés parfaitement exacts.

— Il a tué le millionnaire, n’est-ce pas ? dit Josselin calmement. Après avoir écrit un faux testament ? Posté avant l’assassinat ?

— Exactement, Josselin, dit Adamsberg. J’en étais là. Et donc, quelques jours plus tard, Robic est convoqué par le notaire. Notaire très surpris de recevoir le testament de Jameson, rédigé si peu de temps avant son décès. Sacrée coïncidence, pas vrai ? « Il était extrêmement superstitieux, lui explique Robic, il m’a appelé sitôt après avoir vu sa voyante, il était affolé. » Le notaire, bien que véreux, se renseigne sur les liens qui l’attachaient à Jameson. Robic exagère leur amitié, tout en se disant que ce vieux con de notaire n’a pas à faire une enquête mais simplement son boulot. Qu’il finit par faire. Au bout du compte, mais cela exigera des formalités et du temps, toutes les valeurs que possédait Jameson à la banque sont peu à peu versées sur le compte de Robic en France. Il règle par avance et très largement le notaire corrompu pour s’assurer de son silence. Il rétribue de même ses associés, mais moins que ce qu’ils espéraient, Robic conservant 50 % du futur butin, pourcentage classique chez les chefs de bande, en tant que créateur et organisateur du projet. « C’est tout ? dit l’un, c’est tout ce que le type avait comme galette ? » Robic lui rappelle qu’il y avait les villas, les bagnoles, le yacht, auxquels ils n’ont pas touché. « Vous étiez six sur ce coup, ça vous fait – supposons – un million et demi chacun. Depuis qu’on bosse ensemble, vous avez déjà touché une somme pareille ? » Certains des hommes en conviennent, mais pas tous, et le tueur râle encore plus. Il a tué, il veut le double, c’est la règle. « Pas question, dit Robic, on est à égalité, il n’y a tes empreintes nulle part, tu ne risques rien de plus que les autres. » « Égalité, tu parles, c’est toi qui boufferas la grosse part. » « Normal, dit Robic en posant son doigt sur son front, pas un de vous n’aurait imaginé monter un coup pareil. Sans mes idées, vous ne seriez que des petits braqueurs à la manque. » « Et sans nous, tu ne pourrais rien faire. » « Que si. Des gars comme vous, j’en trouve autant que je veux. » J’imagine ce genre de scène. Bien entendu, Robic a bien l’intention de filer en France dès que le transfert du fric sera achevé, avec un certain nombre de ses associés loyaux et en laissant choir les contestataires. Seul le Bourlingueur a flairé le vent du départ et a quitté la bande sitôt son argent en poche. Enfin, trois mois après la visite chez le notaire, tout est « en règle » pour Robic, ses complices payés et sa boîte vendue. Mais le vieux notaire apprend par la presse qu’un détail gêne les flics de Los Angeles : le fait que les agresseurs, qui ont entièrement dépouillé leur victime, aient « oublié » de lui prendre sa montre en or cerclée de diamants, qui est opportunément brisée comme si l’on avait désiré que l’heure du crime soit incontestable. Une précaution de trop, une bourde à vrai dire car, n’est-ce pas, Josselin, « l’excès est insignifiant ». Néanmoins, le rapport du légiste doit probablement concorder à peu de temps près avec l’heure de la montre – que nous ne connaissons pas – et l’enquête est finalement classée. Muni de ce petit élément signifiant, si notre notaire tâte du chantage, dès lors, son sort sera scellé. Il trouvera alors la mort à bord de son jet privé, préalablement saboté bien entendu, ou de son yacht, ou d’une autre manière accidentelle. Je pencherais pour le jet, Mercadet nous trouvera cela : s’il est mort, et si oui, quand et comment. Et très vite, Robic s’envole pour la France avec une partie de sa bande et son précieux dossier notarié sous le bras, direction Louviec. Où il se heurtera au tueur Jean Armez, dit le Bourlingueur, revenu l’attendre au village depuis plusieurs mois, et qui persiste à réclamer une part plus conséquente. Les choses se gâtent. Et se règlent vite fait de la manière que vous savez.