— En ce cas, dit Matthieu, pourquoi ne pas se débarrasser de Jaffré ?
— Parce que Robic ne fait pas tuer sans nécessité. L’homme est avisé, prudent, inémotif, réfléchi. Il se doute que le médecin possède une information venue de Jameson, mais que peut-il en faire ? Rien. Comme tu ne cesses de le répéter, Matthieu, le testament existe bel et bien, en apparente bonne et due forme. Jaffré s’est donc contenté de tourmenter délicatement Robic par cette souterraine menace. Enfin, à Louviec, troisième écueil : Jean Armez, dont on a dit qu’il sera abattu et cette fois par Robic en personne. Car aucun comparse de la bande n’accepterait d’éliminer un des leurs.
— Tout se tient, tout s’emboîte, approuva vigoureusement Retancourt.
— Et l’on arrive au terme, conclut Adamsberg. Robic, à la réception de la lettre de notre tueur, met rapidement sur pied l’assassinat du docteur. Il n’a qu’à piocher parmi ses hommes pour choisir l’exécuteur le plus adéquat.
— Et il en a, des hommes, dit Chateaubriand. Dix sur la région.
Adamsberg le considéra avec surprise.
— Comment savez-vous cela ?
— Vous oubliez, commissaire, dit Josselin en souriant, que je suis dans les meilleurs termes avec le fantôme de Combourg, qui peut se glisser partout, y compris à travers les murs. En réalité, depuis mon retour ici, je n’ai cessé d’avoir ce type à l’œil.
— Mais pourquoi ?
— Ça vous irait de dîner maintenant ? demanda Johan. Il va être vingt heures trente.
Chacun approuva et Johan se mit en action.
XXVIII
— Pourquoi ? reprit Josselin. Robic et son ami Pierre étaient un cauchemar pour les élèves de leur classe, brutalités, intimidations, racket, et j’en passe. J’ai eu la malchance de me retrouver chaque année dans la même classe qu’eux deux, au collège d’abord, au lycée de Rennes ensuite. Un jour, on a appris qu’ils avaient tenté d’extorquer ses maigres économies à la pauvre gardienne, affolée, en pleurs. La direction les a expulsés une semaine et les menaces ont recommencé. Différentes, cette fois : si elle ne filait pas son argent, elle pouvait dire adieu à son chien. Un vieux chien affectueux et baveux que nous décidâmes, formant une bande de dix-huit garçons, de protéger. Un matin, Robic et Le Guillou se sont arrangés pour se faire virer de la classe, avec d’autres de leur horde, et nous, comme des imbéciles, on n’y a vu que du feu. Mais à la sortie, ce fut autre chose : notre vieux chien baveux gisait dans la cour, atrocement mutilé, les membres dépecés, la tête coupée, le ventre ouvert, les viscères sortis. L’épouvante.
La voix de Josselin trembla légèrement et Johan, qui avait entendu le récit depuis sa cuisine, s’empressa de venir lui servir un verre.
— Comble de cruauté, poursuivit Chateaubriand, ils avaient obligé la vieille gardienne à assister au spectacle. Elle avait le cœur fragile, elle n’y a pas survécu trois mois. Et nous, on avait été incapables d’empêcher cela. Non seulement nous étions sous le choc, malheureux – beaucoup pleuraient et les autres vomissaient –, mais avec le sentiment honteux qu’à notre âge nous n’avions pas été foutus capables, à dix-huit gars, d’empêcher cette boucherie inimaginable, exécutée sous les yeux mêmes de la vieille femme. Ce fut un dur traumatisme, une humiliation terrible, nourrie par la sensation, vraie hélas, de n’être que des incapables, des bons à rien, des impuissants, presque des coupables. Ce jour, je compris que Robic n’était pas seulement le meneur banal d’une bande d’emmerdeurs – pardon pour le terme – comme on en voit dans bien des établissements scolaires. Non, je compris, commissaire, que Robic était et serait un criminel sauvage et je me jurai d’avoir un jour sa peau.
Il se fit un silence pendant que Johan, qui avait dressé la table, apportait l’entrée, une omelette mousseuse aux fines herbes et champignons – cueillis par Josselin – qui à elle seule aurait suffi à constituer le plat principal.
— Et je n’ai pas chômé, commissaire, ajouta Josselin en reprenant son souffle. Que tout ceci reste entre nous, dit-il en jetant un regard circulaire à la salle encore vide. Beaucoup s’étonnent ici que je parte si souvent en balade en voiture, apparemment sans but. En réalité, je les surveille, tous, et dès que Robic sort de son domicile ou de son bureau, je le suis. Ce n’est pas une obsession, c’est un but inébranlable que je me suis fixé. C’est ainsi qu’en quatorze années j’ai eu le temps d’en apprendre un peu : le nombre de membres de la horde, leurs noms – ou plutôt les surnoms qu’ils utilisent – et enfin, leurs planques. Sûrement pas toutes. Quant aux lieux des rencontres avec l’un ou l’autre, Robic en change sans cesse. Car ils sont forts, très méfiants, c’est-à-dire que Robic – qui était un véritable zéro en classe – est un cerveau quand il s’agit de crimes et brigandages en tous genres. Et cela ne m’intéresse pas qu’il tombe pour vol de bijoux ou trafic de drogue. Je veux qu’il tombe pour assassinat prémédité et non pas pour un crime opéré à l’occasion d’un casse.
— Mais quand il rencontre un de ses hommes dans tel ou tel café à travers la région, dit Berrond qui avait déjà achevé sa copieuse part d’omelette, pourquoi ne suivez-vous pas le type après ? Pour connaître son domicile ?
Josselin eut un sourire un peu fataliste.
— Parce que je suis assez handicapé. Il les convoque le plus souvent de jour, et comment voulez-vous que je prenne un homme en chasse, avec le visage que j’ai ? Je serais aussitôt repéré.
— Mais Robic, lui, ne vous reconnaît pas pourtant.
— Parce qu’il porte des lunettes adaptées à la vision de loin pour conduire. Il en portait déjà quand il était jeune et qu’il prenait la Citroën de sa mère. Avec cela, il est incapable de voir mon visage nettement quand je le suis en voiture.
— Et depuis tant de temps, même avec ces sortes de lunettes, comment vous y prenez-vous pour suivre Robic sans qu’il repère au moins votre voiture ? demanda Verdun.
— J’en loue une. J’en change sans cesse. C’est le moyen le plus sûr.
— Et le plus cher.
— Le maire de Combourg était au courant de mon activité et l’approuvait. Il s’arrangeait pour me rembourser mes locations. Ce ne sont jamais des trajets très longs, les membres de la bande sont assez groupés, entre Combourg et Dol-de-Bretagne à peu près.
Adamsberg hocha la tête, approbateur.
— Comment avez-vous connu leurs surnoms ?
— Il y a deux ans de cela, j’ai eu un gros coup de chance, car il est très rare que le patron contacte toute la troupe de ses associés. Je suivais Robic – le seul dont je connaisse le domicile –, qui avait quitté sa maison à la nuit tombée. Il m’a mené droit à un vieux hangar sur la route de Fougères, où se tenait une réunion de groupe. Les tôles étaient disjointes et j’entendais facilement les conversations. Il s’agissait de l’attaque d’une bijouterie mais impossible de savoir laquelle. Certainement importante ou bien Robic n’aurait pas rassemblé tous ses hommes. Il distribuait les rôles, expliquant à chacun la tâche précise qu’il avait à remplir. Il les appelait par leurs surnoms.
— Et pourquoi vous ne nous avez jamais parlé de tout cela ? demanda Adamsberg.
— Parce qu’alors, cela n’avait aucun rapport avec votre enquête sur le tueur de Louviec. Cela ne vous aurait pas avancés d’un iota. Mais à présent, c’est tout différent. Si vous le souhaitez, je veux bien vous copier la liste des surnoms des associés, ainsi que les adresses des planques que j’ai pu localiser.
— S’il vous plaît, Josselin, cela peut servir.
Johan s’affairait à desservir et apporta un plateau de fromages pendant que Matthieu regardait s’allonger la liste des noms : le Tombeur, le Lanceur, Jeff, le Prestidigitateur, le Joueur, le Poète, le Ventru, Domino, Gilles, et le Muet, son chauffeur.