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— Dix, résuma Josselin, sans compter Robic. Onze en tout. Je mets des croix à côté de ceux que je pense avoir connus au lycée, mais sans certitude. Après tant d’années, c’est difficile d’être affirmatif.

— Dommage qu’on ne sache pas qui est gaucher ou droitier, dit Matthieu.

— Vous cherchez un gaucher ? demanda Josselin.

— Oui.

— Alors c’est lui, dit-il en pointant un surnom avec son crayon. Je l’ai vu plusieurs fois ouvrir sa portière de la main gauche.

— Gilles, dit doucement Adamsberg. Le gaucher…, l’assassin du docteur. Et impossible de l’arrêter : on ne connaît ni son vrai nom ni son domicile.

Josselin réfléchissait, tête penchée, doigts sur les lèvres.

— Pensez vous comme moi que Robic a conservé ou retrouvé d’anciens condisciples de son lycée ? demanda-t-il lentement.

— C’est très possible, dit Adamsberg. Comme il est possible qu’il ait emmené avec lui à Sète beaucoup de ses camarades les plus soumis – ses adeptes de l’époque en quelque sorte –, pour disposer d’un réseau dès son arrivée.

— D’autant plus probable, dit Josselin, que ces petits salopards ne savaient pas respirer sans lui. Il se trouve que j’ai pu, devant un bistrot où Robic avait rencontré « Gilles », il y a environ huit mois, voir et entendre parler deux fois ce « Gilles ». Cette journée de septembre était chaude et j’avais abaissé ma fenêtre, de même que le café avait ouvert les siennes. J’étais garé à cinq mètres, mais sa voix est assez puissante. Pas besoin de lunettes pour voir de loin, je le distinguais très nettement.

Josselin prit un nouveau temps pour méditer son souvenir.

— C’est un homme de grande taille, très laid, déformé par un nez de boxeur. Et sa voix est rocailleuse, comme s’il parlait avec des graviers dans la gorge. Je ne voudrais surtout pas vous entraîner sur une fausse piste mais…

— Nous n’avons pas de piste, dit Adamsberg, autant en essayer une fausse. Mercadet, vous pouvez trouver une photo de la classe de terminale du lycée de Rennes ?

— Quelle année ?

— 1986.

— Eh bien, reprit Josselin, il y avait un élève de cette sorte dans notre terminale. Qui avait cette voix, et ce nez cassé, déjà. Un grand type.

Mercadet réussit à extirper des entrailles du Net la photo de classe et la montra à Josselin qui se concentra sur les visages.

— Lui, dit-il, au dernier rang du haut, à cause de sa taille.

— Hervé Pouliquen, dit Mercadet qui suivait, tirée des archives du lycée, la vieille liste des noms correspondant à la photo.

— C’est cela, Pouliquen, confirma Josselin, une âme damnée de Robic.

En quelques minutes, Mercadet localisa le domicile d’Hervé Pouliquen : 33, rue de la Verrerie, à La Barrière.

XXIX

Pierre Robic haïssait les fêtes, ces futilités, ces mascarades, à croire que c’était à celui qui crierait le plus fort. Mais non contente de celle de la veille, sa femme en avait organisé une seconde à la suite. Elle faisait cela tous les dimanches, exhibant ses bijoux en pendentifs, en bracelets, en bagues, dont l’éclat attirait les regards, faisant passer au second plan sa silhouette devenue empâtée et son visage sans grâce. Robic l’avait épousée à Sète, du temps où il était en quête urgente d’une femme riche, ayant besoin de fonds pour monter son cercle de jeux. Il s’était marié sous le régime de la communauté des biens pour profiter au plus vite de la fortune de sa femme. Car, riche, elle l’était beaucoup à l’époque, autant qu’imbue d’elle-même, dénuée de tact et à dire vrai plutôt sotte, hautaine avec tous les domestiques – que Robic au contraire ménageait et payait bien, s’aliénant de sorte leur fidélité.

Robic voulait s’en débarrasser depuis longtemps, elle devenait agressive et dangereuse, et buvait exagérément, ce qui lui déliait la langue : elle en savait bien trop, depuis toutes ces années, grâce à ses multiples indiscrétions et les nombreux détectives qu’elle avait employés. S’appuyant sur ce levier, elle empêchait tout divorce pour conserver leur fortune commune. Cela se finirait mal, il le savait. Quand elle recevait durant les dîners, elle s’enivrait jusqu’à ce que Robic finisse par quitter la table. Il avait un atout : elle était passionnée de cheval. Excellente cavalière, elle montait sans casque. Robic méditait la meilleure manière de provoquer une chute pour la tuer. Le bout de leur propriété aboutissait à une petite vallée rocailleuse, un lieu idéal où faire tomber monture et cavalière. Elle le mettait en péril, et l’exécution ne devait plus trop traîner.

En attendant, il savourait sa satisfaction de s’être si parfaitement débarrassé du docteur Jaffré, sans même en avoir décidé à l’origine. Il était évident que le médecin le soupçonnait d’avoir savamment fabriqué le testament pour ensuite éliminer Jameson au plus vite. Gilles avait effectué un travail sans faille et la police n’arrivait à rien dans ce nouveau meurtre. Quand bien même par quelque fait inconcevable ils saisiraient Gilles, celui-ci pourrait à la rigueur donner le nom de Robic. Cela ne le souciait pas, ce ne serait pas la première fois. Il lui suffirait de nier toute l’accusation de Gilles et ils n’auraient que sa parole – la parole d’un tueur – pour l’impliquer. Ses hommes le connaissaient peu, Robic n’en ayant jamais convoqué un chez lui. Quand il devait voir l’un d’eux, il le rencontrait dans un bistrot inconnu où ni l’un ni l’autre n’était jamais allé, ou au contraire dans des casinos bondés, des zoos, des files d’attente où il était facile de passer argent ou consignes sans se dire un mot. Et en cas de rendez-vous, dans un café ou dans une planque, Robic attendait toujours que l’associé soit parti avant de prendre sa voiture, afin que nul ne le suive. Demain après-midi, Gilles et lui avaient rendez-vous au grand aquarium de Saint-Malo. En pleine saison touristique, le lieu serait comble. Il lui glisserait la serviette contenant sa paie, Gilles n’aimait pas qu’on tarde en cette matière.

Robic entendait pourtant un grain de sable grincer dans son impeccable machine. Adamsberg. Ce flic qui avait l’air de tout et rien sauf d’un flic, ce petit brun aux yeux si flous qu’il paraissait vous regarder sans vous voir, avec sa nonchalance qui faisait douter qu’il s’intéressât même à ses propres questions, ce flic, d’instinct, l’inquiétait assurément. Lui et le commissaire de Combourg, plus direct, avaient multiplié les allusions sur les écarts de rendement entre ses entreprises et sa fortune. Il pensait s’en être bien sorti pour la lettre, sauf pour le feu qui l’avait détruite, qui n’avait pas échappé à Adamsberg. Quant au reste, il se sentait mal à l’aise. Ce commissaire se rapprochait trop de lui, même si les deux flics avaient convenu que toutes ces questions financières n’étaient pas leur affaire. Il ferait peut-être mieux de suspendre pour un temps ses activités. Mais il y avait l’opération prévue pour le camion de transfert de fonds, et tout était déjà organisé point par point. Et il avait sa femme à tuer.

Il y avait évidemment une autre option : l’attaque dissuasive. Tuer un flic n’était pas une mince affaire mais il était bien convaincu que s’il privait la Brigade de son chef Adamsberg, il coupait net la tête des adversaires. Bien sûr, il restait des tas de flics, mais il y avait toujours eu des tas de flics. Qui n’avaient jamais réussi quoi que ce soit contre lui. Pour le moment, Adamsberg n’aboutissait pas mieux que les autres mais il redoutait que cela ne dure pas. Pour une raison obscure, il se défiait de lui et était terriblement tenté de s’en défaire. À moins, se dit-il, qu’il ne fût tout simplement influencé par tout ce qu’il avait lu et entendu dire sur cet homme. Il y réfléchirait sur la route de Saint-Malo. Il se disait que le meilleur jour pour lancer l’attaque contre le commissaire, affolant et disloquant l’édifice policier, serait un lundi, c’est-à-dire demain. Les gens ne sortent pas le lundi et il y avait un match à la télévision, ce qui assurait des rues vides. Et que le meilleur homme pour cette tâche serait le Prestidigitateur, ainsi nommé car il maniait les flingues de manière prodigieuse, comme s’ils faisaient partie de sa propre main. Pour ce coup, hors de question de jouer du couteau. On attribuerait logiquement l’agression au tueur de Louviec, décidé à mettre un terme à l’obstination d’Adamsberg et à anéantir l’efficacité de sa troupe à la suite. Écraser un œuf fécondé sur le lieu de l’attaque confirmerait le lien.