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— Hervé Pouliquen, ou Gilles Lambert selon votre dernière carte d’identité, commença Matthieu, vous faites l’objet d’un interrogatoire à titre de suspect dans l’assassinat du docteur Loig Jaffré, perpétré dans la soirée du vendredi 5 mai, de coupable de nombreux cambriolages, recel d’argent, bijoux volés, détention de faux papiers et divers délits que l’on examinera plus tard.

— Connais pas ce Jaffré, dit Lambert de sa voix rocailleuse, en haussant les épaules.

— C’est exact, vous ne le connaissiez pas. Mais vous avez agi sur ordre et muni de toutes les instructions.

Adamsberg écoutait pour la première fois Matthieu s’exprimer en langage officiel, ce qui n’était pas son fort, et le laissait donc commencer l’interrogatoire en bonne et due forme.

— Ouais ? Et depuis quand on tue un inconnu sur demande ?

— Depuis que cela rapporte de l’argent.

— J’en ai pas, d’argent. Vous pouvez vérifier sur mon compte en banque.

— C’est déjà fait. Vous avez agi sur les ordres de votre patron, Pierre Robic, domicilié à Combourg.

— Connais pas.

— Vous le connaissez si bien que vous étiez ensemble au collège de Combourg et au lycée de Rennes. Les témoignages des chefs d’établissement en font foi, sur la base de leurs registres et des photos de classe.

— Vous passez sept ans dans les mêmes classes que Pierre Robic et son nom ne vous dit rien ? intervint Adamsberg. Alors que vous ne le quittiez pas, lui et sa bande de fripouilles ? Ça ne s’appelle même plus un trou de mémoire, mais un cratère.

— S’ils ont un Gilles Lambert sur leurs registres, je veux bien être pendu.

— Je vous l’accorde, puisque Gilles Lambert n’est pas votre nom véritable. N’est-ce pas ? Mais on reviendra là-dessus plus tard. Pour le moment, il s’agit de l’assassinat du docteur Jaffré.

Gilles s’agitait sur sa chaise, frottant son poignet douloureux que le médecin avait bandé. Il n’aimait pas qu’Adamsberg l’interroge, quelque chose chez ce flic perturbait ses défenses naturelles.

— Vous avez garé votre véhicule au fond d’une chaussée pavée bordant la propriété du docteur, dit Matthieu. On suit les traces de sang depuis le lieu du meurtre jusqu’à la chaussée, et on en retrouve à l’emplacement où vous aviez parqué le véhicule. Sang qui – nous venons de recevoir les analyses du laboratoire – correspond bien à celui du docteur.

— Ma voiture n’a pas bougé de son garage, cria Lambert.

— Bien sûr que si.

Adamsberg se leva, ouvrit l’armoire et déposa délicatement un sac en plastique sur la table.

— Vous reconnaissez ceci ? demanda-t-il. Prenez-le, regardez le contenu attentivement.

— Pas besoin. Jamais vu.

— Mais si, reprit Matthieu. Il y a une semaine, le docteur Jaffré s’est fait livrer des plaques de liège isolantes par l’entreprise « Votre logis de A à Z », située à Combourg. Confirmé par la secrétaire Estelle Braz. Elles ne devaient pas être de très bonne qualité car les coins s’effritaient et avec les sursauts du camion sur les pavés, il en est tombé des fragments au sol. Vous en étiez informé et en rentrant la voiture chez vous, vous avez patiemment nettoyé les sculptures de vos pneus, sans doute avec des bâtonnets de coton humides. J’avoue que je n’ai jamais vu un tueur plus consciencieux que vous.

— J’ai jamais nettoyé mes pneus ! Vous me prenez pour un taré ou quoi ?

— Pour un type très prudent, continua Matthieu. Et nous savons que vous avez bel et bien nettoyé ces pneus. Car malheureusement pour vous, du fait de ce nettoyage, les bandes de roulement étaient grises de poussière mais pas les sculptures, restées bien noires. On est donc passés derrière vous et on a recommencé la recherche. Résultat : ces quelques petits morceaux de liège.

Gilles se mordit l’intérieur de la lèvre.

— Ne vous en veuillez pas, nous travaillions en plein jour et vous la nuit sous le plafonnier du garage. Il est normal qu’il vous en ait échappé.

— Les pneus ont pu attraper cela sur n’importe quelle route.

— Mais ce n’est pas tout le monde qui s’amuse à en nettoyer les sculptures. Vous avez roulé sur cette chaussée et vous ne pouvez pas le nier. La comparaison des échantillons prélevés sur la chaussée et sur vos pneus l’établira.

Matthieu laissa passer un long silence. Gilles cherchait vainement une sortie.

— Ça n’a pas de sens, dit-il, rageur. Et j’ai été au lavage auto lundi dernier.

— Votre voiture s’est empoussiérée drôlement vite, dites-moi. Que faites-vous pour gagner votre vie, monsieur Lambert ?

— Je suis chauffeur en free-lance. Quiconque a besoin d’une voiture peut m’appeler de jour ou de nuit. C’est mon grand avantage par rapport aux taxis. La nuit, tarif double.

— Et c’est avec cela que vous avez fait refaire votre longère ?

— Je me débrouille bien en bricolage. J’ai presque tout retapé moi-même, petit à petit, ça m’a pris des années.

— Vous avez quitté Combourg jeune. Où étiez-vous ? À Sète ?

— Ça vous regarde pas.

— Jamais vu les États-Unis ?

— Sûrement pas. Je déteste ce pays.

— Comment pouvez-vous le détester si vous n’y avez jamais mis les pieds ?

— Pas besoin. Des miséreux et des hommes d’affaires pleins de fric, c’est tout ce qu’ils connaissent. Et y a la télé. Que des films américains.

On y est, se dit Adamsberg, qui enfila des gants et retourna à l’armoire y piocher deux passeports.

— C’est très curieux, dit-il en feuilletant l’un d’eux, j’ai là un passage vers Los Angeles, il y a vingt-six ans environ.

— Impossible, gronda Gilles. Jamais foutu les pieds.

— Mais si, dit Matthieu en lui montrant le passeport. Ce n’est pas le même nom, je vous l’accorde, René Genêt, mais c’est bien votre photo, pas de doute là-dessus.

— Vous avez fabriqué ça ! cria Gilles. Les flics, c’est les mieux placés pour bricoler tous les papiers qu’ils veulent. Une vraie bande de truands qui se serrent les coudes.

— Les vrais truands aussi, remarqua Adamsberg.

— Et on a également un retour vers la France, continua Matthieu, il y a quelque quatorze ans, sous un autre nom aussi, Paul Merlin, mais c’est bien ta gueule et ton nez tordu. Et si on comparait les signatures, même chaque fois déguisées, on tomberait sur qui ? Toi. Il n’y a que deux passeports authentiques, ce sont ceux d’Hervé Pouliquen.

— Ton vrai nom, dit Adamsberg. Il te dit bien quelque chose tout de même ? Et tu sais ce qu’il y a de plus curieux ? C’est que tu sois rentré des États-Unis dix-sept jours après Pierre Robic. Marrant, non ? À croire que le pays ne vous a plu ni à l’un ni à l’autre.

— Tout fabriqué, vous avez tout fabriqué ! cria Gilles en se levant et envoyant valser sa chaise.

— Et ça, et ça, et ça, et ça ? dit Matthieu en jetant au fur et à mesure sur la table les fausses pièces d’identité et permis de conduire. Certains sont vieillis, tu ne trouves pas ? Tu crois qu’on se serait amusés à fabriquer des passeports avec des vieux papiers ?

— Vous êtes des faussaires, dit rageusement Gilles, dont le regard ne parvenait pas à se détacher du tas de faux papiers étalés sur la table.

— Et combien tu dis qu’il y a sur ton compte ? demanda Matthieu.

— Huit mille sept cent vingt-deux.

— Sur ton compte au nom de Gilles Lambert. Mais sur les autres ? Peu importe après tout, ces comptes ne sont qu’une misère. Car tu as quand même une petite réserve : ça, dit-il en plaquant quatre grands sachets scellés emplis de coupures de billets de deux cents euros. Un million trois cent mille euros. On les a fabriqués aussi ces billets, pour te faire plaisir ? J’ajoute ces broutilles, dit-il en déposant sur le tas le pendentif étincelant et les bracelets.