— C’est pas à moi, dit Gilles aux abois, parlant très vite. Quelqu’un a bourré mon coffre pour me faire tomber.
— Bien sûr. Un cadeau. Avec quatre pistolets en prime, sans compter celui que tu portais sur toi. T’en as tant besoin que ça ? Et qui aurait intérêt à « te faire tomber » ? Pourquoi faire tomber un chauffeur de taxi ? Tu m’expliques cela ?
Pouliquen s’était rassis lourdement.
— Je peux fumer ? dit-il.
Le premier signe de la fêlure, le besoin d’un soutien dans le désarroi. Adamsberg sortit son paquet et donna à chacun une cigarette et du feu, dégageant un cendrier du paquet d’objets amoncelés sur la table.
— Dégueulasse, ce clope.
— Oui, confirma Adamsberg.
— Je vais te dire ce que je pense, dit Matthieu en soufflant la fumée. À dix-neuf ou vingt ans, toi, Pierre Le Guillou et Pierre Robic, d’autres peut-être qu’on ne connaît pas encore, vous quittez ce « bled de nuls », comme disait Robic, et vous voilà à Sète où, de braquages de bijoux en vols et trafic de dope par mer, vous amassez assez de fric pour monter votre petit « cercle de jeux ». Qui rapporte, tout en vous fournissant une façade. De casses en agressions, vous vous aguerrissez, vous infiltrez le milieu, et vous faites venir quelques anciens gars du lycée de Rennes. Probablement pêchés parmi les futurs criminels qui ont ignoblement dépecé le chien de la gardienne sous ses yeux. Sous la gouverne de Robic, qui est déjà votre chef et que vous admirez, lui, le racketteur, le sadique, le sanguinaire déjà. Mais les flics de Sète commencent à sentir l’embrouille : un train de vie trop aisé pour les gains d’une boîte assez modeste. Robic – qui se fait appeler Bordeaux – vend le cercle, vous arrosez les gars de la pègre pour obtenir vos faux papiers et passeports et, après ces neuf années fructueuses à Sète, la troupe part pour Los Angeles. Où vous allez voir grand, beaucoup plus grand. C’est toujours là que ça pèche : plus ça rapporte, plus on en veut, jusqu’à ce qu’on se casse la gueule.
— Vous finissez votre carrière américaine sur un coup d’éclat, le détournement d’héritage d’un riche Américain que vous assassinez après que son faux testament est posté, avec toutes les allures d’une banale agression de rue. Armez, sûrement parce qu’il a tué, exige une part plus importante, que Robic lui refuse. Robic n’attendra que quelques jours après son retour à Louviec avant d’abattre cet ancien associé menaçant. À des détails près, elle te plaît cette histoire ?
— Avec des bouts de liège, vous avez construit une montagne.
— Et tout cela, dit Matthieu en pointant son doigt au-dessus du tas de faux papiers, argent, bijoux, armes, ce n’est pas une montagne ?
— C’est un piège ignoble. Je réfute tout. Et allez vous faire foutre.
Matthieu fit un signe aux deux gendarmes immobiles qui gardaient la pièce.
— Emmenez-le en cellule, dit-il.
— Vous en faites pas pour moi, dit Pouliquen en regardant les deux commissaires. Je ne vais pas y rester longtemps. Je peux en fumer une dernière avant d’y aller ?
Adamsberg lui tendit une cigarette et du feu.
— Ils sont décidément dégueulasses, ces clopes.
— Oui, répéta Adamsberg.
— Alors pourquoi vous les fumez ?
— C’est sentimental. Un truc que tu ne peux pas comprendre.
— M’en fous. Bientôt je retrouverai les miens, soyez-en sûrs.
XXXIII
Robic était arrivé à l’heure à l’aquarium de Saint-Malo. Il y resta un long moment, affectant d’observer les poissons, dans l’espoir de voir apparaître Gilles. Mais son portable ne répondait pas. Anormal. Quelque chose avait dérapé et, à l’heure qu’il était, Gilles était aux mains des flics, il n’en doutait pas une seconde. Accusé de l’assassinat du docteur Jaffré, sur ordre. Robic était convaincu que Gilles n’avait pas lâché son nom, mais son appartenance à sa bande lycéenne était peut-être déjà connue, raison de plus pour tirer son associé des griffes des flics.
L’attaque contre Adamsberg, prévue pour ce soir, était devenue d’autant plus nécessaire. Un boulot pas facile, car selon ses indics, le commissaire sortait toujours en groupe de l’auberge, bavardant quelque temps, et embarquait ses quatre adjoints à bord d’une voiture. Il ferait sans doute sombre mais pas encore nuit, ce qui permettrait au Prestidigitateur de le reconnaître aisément depuis sa planque, il connaissait son visage. Planque aisée sous la voûte à colonnes faisant presque face à l’auberge. Mais il faudrait pouvoir isoler le commissaire, ne serait-ce que quelques secondes, pour que son homme atteigne la cible.
Robic réfléchissait sur la route de retour de Saint-Malo. L’idée d’exiger la sortie de Gilles avec immunité sous peine de représailles mortelles lui semblait aussi audacieuse qu’excellente. Avec une simple balle dans le bras en guise de premier avertissement ce soir. Deux premières attaques avec blessures, puis la mort s’il n’était pas obéi. Ceci pour donner du temps à l’opinion et aux médias de se mobiliser. Le ministre de l’Intérieur pouvait-il se permettre de perdre un homme aussi renommé et presque unanimement apprécié qu’Adamsberg ? D’être accusé d’avoir sacrifié le commissaire pour la gloire d’avoir arrêté un seul assassin ? Cela ne lui semblait pas probable. Après les deux premières blessures, il céderait sans doute et négocierait. Obtenir l’immunité de Gilles était une chose, mais lui, Robic, avait décidé de la mort d’Adamsberg. Ce type était sur ses traces et il ne s’arrêterait pas là, il en était persuadé. Et rien ne l’empêchait de le faire descendre, même après la libération de Gilles.
Ainsi, sa résolution était prise et bien prise. Il passerait un appel au commissaire quand le groupe serait rassemblé devant l’auberge. Adamsberg s’éloignerait un peu pour entendre et, une fois le flic isolé, son homme tirerait. Il devait informer le Prestidigitateur du changement de programme : tirer quand Adamsberg s’écarterait des autres et ne lui infliger qu’une blessure au bras, assez légère pour qu’il soit sorti de l’hôpital le lendemain. Ne restait plus qu’à préparer son message au commissaire. Mais il ne l’enverrait pas ce soir, où ils auraient tôt fait de l’encercler d’une haie de gardes du corps. Demain. Demain car ce ne serait qu’après la blessure au bras que le message serait crédible. Ils mettraient bien sûr en place un dispositif de sécurité autour de lui mais il méditait déjà son plan pour contourner cet obstacle de taille. Pour ce tir, il changerait d’homme et prendrait le Joueur, qui avait commencé sa carrière dans le cirque comme gymnaste, contorsionniste, sauteur, équilibriste, toutes performances pour lesquels son corps mince était spectaculairement doué.
Il se gara sur le bas-côté et prépara son message à l’avance : Adamsberg, faites relâcher Gilles sur-le-champ avec immunité ou vous le paierez de votre vie. L’agression d’hier n’était qu’un premier avertissement, vous en recevrez un deuxième. Si Gilles n’est pas libre d’ici trois jours, vous mourrez.
Très bien, pensa Robic. Classique, mais efficace en diable.
Les huit policiers, après leur copieux dîner chez Johan, discutaient encore des événements de la journée dans la rue, devant le pas-de-porte de l’auberge. Adamsberg s’éloigna de deux mètres pour prendre l’appel d’un numéro inconnu. Un coup de feu éclata et le commissaire porta la main à son bras en se pliant en deux. Le sang coulait abondamment, il y eut un moment de panique dans la troupe et seuls Veyrenc et Matthieu avaient gardé assez de présence d’esprit pour tenter de repérer le tireur. Un homme s’éloignait en courant, et à vive allure. Il était déjà à plus de trente mètres d’eux quand les deux policiers le prirent en chasse.