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— Ça va, ça va, dit-il de sa voix légère. Ne tirez pas, je descends.

— Il s’est rendu tout de suite et plus tôt que je ne croyais, dit Adamsberg, sourcils froncés. Ça ne présage rien de bon, Johan.

— Vous croyiez quoi ?

— Qu’il attendrait qu’on dresse une échelle. Qu’il pensait à faire un tir aux pigeons, comme a dit Retancourt. Mais non, il descend bel et bien.

Feignant une certaine crainte et de la maladresse, le Joueur progressa jusqu’à la branche qu’il avait repérée, à environ douze mètres du sol, non pas face à l’auberge où se tenaient les policiers, mais obliquant vers la gauche. Son extrémité était fine et donc la branche assez souple, ce qui lui permettrait de l’utiliser comme tremplin. Une fois debout sur cette branche, les gardes le virent y avancer sans comprendre.

— Il s’éloigne du tronc, il marche sans appui vers le bout de sa branche, alors qu’il est encore à douze mètres, dit Matthieu. Bon sang, il ne va pas faire ça ! Douze mètres, c’est à peu près la hauteur de quatre étages, c’est insensé.

— Faire quoi ? demanda Berrond.

— Sauter.

— Sauter ? Il veut se suicider ?

Adamsberg, stupéfait, vit le Joueur s’accroupir au bout de sa longue branche, la faire rebondir doucement sous ses pieds, sous les regards déconcertés des policiers. L’homme prit une grande inspiration et s’élança d’un bond, passant largement par-dessus la haie des gardes aux boucliers et atterrissant en souplesse et jambes fléchies derrière leurs dos. Puis il prit sa course et Retancourt, aussi sidérée que les autres par cette manœuvre ahurissante, ôta son gilet pare-balles et bondit derrière l’homme, suivie de Matthieu et Veyrenc, à plus de quinze mètres derrière elle.

De rue en ruelle, ils débouchèrent sur un pré au bout duquel attendait une voiture. L’homme courait si vite que Retancourt ne parvenait pas à réduire l’écart. Le voyant s’approcher du véhicule, elle prit son souffle et passa à la vitesse maximale, une allure qu’elle savait ne pas pouvoir tenir plus de quinze mètres. Mais cela suffit et elle s’écrasa de toute sa masse sur le coureur, haletante, le cœur battant à toute allure, ayant encore la force de dégainer son arme. À cette heure, un réverbère éclairait la route et elle distinguait bien la voiture, dont le chauffeur avait abaissé la vitre. Comme l’avant-veille, elle visa les pneus d’une main qui tremblait encore sous l’effet de l’effort. Elle braqua sa torche et tira une nouvelle fois, peut-être une seconde avant que le chauffeur n’ait eu le temps de le faire. Son pistolet tomba au sol et il s’accroupit pour sortir et le récupérer. Retancourt repéra l’arme, elle aussi à manche de nacre – ce devait être une mode orgueilleuse dans la bande –, et la repoussa d’une balle un mètre plus loin. Sous elle, elle sentait l’homme mince se contorsionner pour échapper à sa pesanteur et elle dut croiser les pieds pour immobiliser ses jambes. Contorsionniste, grimpeur, sauteur, équilibriste, coureur, ce type avait dû commencer à exercer ses talents remarquables dans un cirque. Le chauffeur rampait vers son pistolet et elle tira une seconde fois dans la crosse pour l’en éloigner plus encore. Mais qu’est-ce que foutaient les autres, bon Dieu ? Elle se retourna et vit la lumière des torches se rapprocher rapidement. Il était temps.

— Le chauffeur d’abord, cria-t-elle, son flingue est à deux mètres de lui.

Elle envoya une dernière balle dans la crosse pour donner du temps à ses collègues, et souffla enfin quand elle les vit s’emparer du gars. Elle se mit à genoux sur le dos du contorsionniste et lui menotta les mains dans le dos, puis s’installa sur ses jambes pour attacher ses chevilles avec sa propre ceinture. Enfin, elle se laissa rouler dans l’herbe, fermant les yeux, délassant son corps. Veyrenc arrivait vers elle en courant.

— Vous n’êtes pas blessée, lieutenant ?

— Non, souffla Retancourt. Jamais vu un homme courir aussi vite. Deux minutes de repos.

Ce furent Matthieu et Veyrenc qui ramenèrent les deux prisonniers et les déposèrent devant l’auberge.

— Dites, vous allez m’en faire tout un tas comme cela ? demanda Johan, rayonnant.

— Johan, dit Retancourt, vous pouvez me donner du cognac ? Je n’en ai jamais bu mais je crois que ce soir, c’est ce qu’il me faut. Ce type courait comme un zèbre, j’ai cru qu’il allait me crever.

Matthieu fit le récit de leur cavalcade – ravissant l’aubergiste et Berrond – tandis que Johan servait un cognac à Retancourt, et une tournée de chouchen. Adamsberg appelait Josselin.

— Je crois qu’on peut offrir un verre aux gardes à présent, dit Adamsberg. Le danger est passé pour ce soir.

Chateaubriand arriva très vite, s’informa des derniers événements, avala le verre de chouchen et sortit, suivi du commissaire, examiner les deux prisonniers, assis sur les marches. Mercadet avait déjà mis sa machine en route.

— Lui, dit Josselin en pointant son doigt sur le contorsionniste, je crois déjà le savoir. Il s’est déplumé de quelques cheveux blonds mais il n’a pas beaucoup changé. Lui en revanche, dit-il en passant au chauffeur, il ne me dit rien du tout. Interrogez-le que je l’entende.

— C’est raté pour ce soir, dit Adamsberg au chauffeur, se tenant debout avec sa béquille. Il ne va pas être content, Robic, et le fric va te filer sous le nez.

— Sais pas qui c’est, répondit l’homme d’une voix bien modulée.

— Même son nom ? Tu n’as jamais entendu son nom ?

— Jamais.

— Non, bien sûr. Tu bosses pour la plus grande bande criminelle de la région, tout le monde en a entendu parler, sauf toi.

— Et alors ? Pourquoi ça m’intéresserait ?

— Attendez une minute, dit Josselin tandis qu’Adamsberg, découragé, remontait gauchement les marches. Vous pourriez m’éclairer sa main gauche ?

Josselin y observa trois cicatrices blanches importantes et irrégulières.

— Ça ressemble à une morsure de chien, dit Adamsberg.

— Et c’en est une. Il s’est fait attraper la main par un dogue qu’il tourmentait sans raison, sauf celle de nous épater. Je me souviens que ça s’est infecté et qu’il a failli y laisser deux doigts. À présent, vous pouvez m’éclairer son front côté droit ? Il devrait y avoir une cicatrice. C’est cela. Il se l’est faite pendant un match de foot, en se prenant de plein fouet un poteau de but. Je ne le remettais pas car je cherchais au sein de notre classe. Mais il y avait des rencontres sportives interclasses. Il faisait partie d’une autre terminale et c’était le meilleur gardien de but. Cheveux noirs très raides et abondants – aujourd’hui semi-gris –, yeux en amande, on l’appelait « l’Indien ». Il existe des photos des rencontres sportives. D’après sa voix, c’est celui qu’ils appellent « Jeff ».

Les deux hommes revinrent dans la salle pour étudier la photo de l’équipe sportive du lycée de Rennes, que Mercadet avait réussi à extraire des archives. Les noms des joueurs étaient inscrits à la main en bas de la photo.

— Le voilà, dit Josselin en tapotant sur le visage d’un des joueurs.

— Vrai nom : Karl Grossman, lut Adamsberg.

Mercadet enregistra la donnée et revint à la photo de la classe de terminale.

— Et votre sauteur, c’est lui, dit Josselin en désignant un long jeune homme mince et blond qui dépassait en taille tous ses condisciples. Nous, on l’appelait « l’Acrobate ». Dans la bande de Robic, ce doit être celui qu’ils surnomment « le Joueur ». En athlétisme, rien ne lui semblait impossible, la corde, les sauts périlleux sur poutre, les acrobaties, la course bien sûr. Et pourtant, il n’était pas baraqué, mais il avait le don de se servir de son corps comme d’un élastique. Je vois qu’il ne l’a pas perdu. C’était un type très sympathique d’ailleurs, on s’imaginait qu’il ferait du cirque plus tard. Je comprends mal comment il a pu se retrouver embringué dans une bande de criminels. Il s’appelle Laurent Verdurin.