Выбрать главу

— C’est toi, Josselin ? appela le Joueur depuis le porche.

— Tu m’as reconnu aussi ? demanda Josselin en le rejoignant.

— Avec ta gueule, ce serait difficile de faire autrement. Je t’aimais bien aussi. T’as raison, j’ai fait du cirque pendant longtemps, acrobaties, contorsionnisme, trapèze, funambulisme, jonglage, saut, c’était ma voie. Je gardais un très mauvais souvenir du troupeau de brutes qui pourrissait la classe. Tu te souviens de ce qu’ils avaient fait au chien ?

— Tu penses que je m’en souviens.

— Abominable. Et je me suis retrouvé coincé avec eux. Parce qu’une fois que tu y es, tu es coincé. Tu t’en vas, t’es mort.

— Mais pourquoi, la première fois ?

— Pourquoi ? C’était un soir après une troisième représentation à Montpellier. Un type m’attendait à la sortie et m’a demandé si ça m’intéresserait de toucher un bon paquet. Et comment ? Simple pour moi, a-t-il dit, je n’avais qu’à escalader une façade sur trois étages, entrer dans une pièce, redescendre et venir leur ouvrir la porte du bas. C’est tout. Un cambriolage, évidemment. J’ai refusé net. Et lui a sorti une arme en me disant : « Tu le fais, t’as compris ? », et m’a conduit à sa voiture. À partir de là, j’étais foutu. Ils m’ont embarqué à Sète – à deux pas de Montpellier, c’est comme ça qu’ils m’avaient repéré – et m’ont fait bosser là-bas. Quand ils ont filé à Los Angeles, j’ai eu enfin l’espoir de ne jamais les revoir. Mais Robic a dû avoir des ennuis et il y a quatorze ans, ils sont tous revenus dans le coin. Robic m’a retrouvé en moins de deux. C’était facile, je n’ai jamais changé de nom. Je donnais des cours de cirque au Mans. Et là non plus, il ne m’a pas laissé le choix. J’ai dû reprendre le harnais.

— Tu as tué ? demanda Adamsberg qui avait suivi la conversation depuis l’auberge.

— Jamais. J’ai toujours réussi à éviter qu’on me colle ce genre de mission, sauf hier et ce soir. Je savais accomplir des tours de force dont les autres étaient incapables, et c’est pourquoi Robic avait besoin de moi. En ce qui vous concerne, commissaire, ils ont choisi le Prestidigitateur pour la première attaque, car c’est un des meilleurs aux armes. Et vous l’avez coffré. Ensuite, avec l’arrivée des gardes du corps, il n’y avait pas d’autre solution que d’escalader le hêtre pour vous atteindre. Et pour mon malheur, moi seul pouvais le faire. Quand j’ai vu ce soir que grâce à la tortue, l’attaque mortelle serait impossible, j’ai été soulagé d’un poids immense. La chance était avec moi. Jusqu’à ce que votre mémorable lieutenant réussisse je ne sais comment à me rattraper. Mais c’est une chance aussi. Parce que c’est fini pour moi. Et que je préfère être en taule que d’être l’otage de Robic.

— Sans meurtre, et avec une participation sous contrainte, tu t’en tireras avec pas grand-chose, lui dit Adamsberg. Je témoignerai en ta faveur. Pardonne mon indiscrétion, mais dès que j’ai compris de quoi vous parliez, je t’ai enregistré. Ce sera une lourde pièce au dossier pour ta défense. Aveux naturels et spontanés, libération conditionnelle.

Le Joueur lui jeta un regard d’espoir.

— Vrai, dit Adamsberg. On ne ment pas avec ces choses-là.

XXXVI

Au matin, hormis les gardes à bouclier, relayés à huit heures et laissés à l’auberge pour la protection d’Adamsberg, dix autres hommes avaient rejoint les équipes des commissaires pour procéder aux perquisitions des domiciles de Karl Grossman, dit « Jeff », et de Laurent Verdurin, dit le « Joueur ». Avec dix-sept agents répartis en deux équipes, ils devraient en avoir fini bien avant l’heure du déjeuner. Selon les photos trouvées par Mercadet, les maisons n’étaient pas très grandes, de cinq pièces au maximum, plus une dépendance servant de garage. Celle de Grossman était flambant neuve et plutôt laide, celle de Verdurin ancienne et peu rénovée. Johan et Adamsberg achevaient leur petit-déjeuner.

— T’es sûr de ce que tu dis ? répétait Johan d’une voix basse et inquiète.

— Je te le promets. Cela lui est égal et elle ne m’en a même pas touché un mot.

— Parce que tu comprends, réexpliqua l’aubergiste en se mordant la peau d’un doigt, m’avoir vu terrifié devant un papillon de nuit, c’est se ridiculiser devant Violette. Elle doit me prendre pour un moins-que-rien, une larve, un déchet.

— Cela fait dix fois que je te le dis : non. Violette ne juge pas ainsi les hommes. Mets-toi ça dans le crâne et tiens-en toi là.

Adamsberg achevait de dissiper les craintes de Johan quand on frappa à la lourde porte.

— C’est Josselin, Johan, tu peux m’ouvrir.

— C’est bien sa manière de frapper, dit-il aux gardes et c’est bien sa voix. On peut le laisser entrer.

Les gardes refermèrent aussitôt la porte derrière lui.

— Vous m’avez l’air bien excité, dit Johan en lui servant une tasse de café.

— Quelque chose d’important que j’ai oublié de vous dire hier, commissaire, dans l’agitation de cette soirée. Dès que j’en ai le temps, je continue plus que jamais à surveiller ces gars et sillonner les routes. J’en néglige mes champignons. Hier, vers douze heures trente, j’allais au hasard vers Montfort-la-Tour, en direction de Rennes, quand j’ai croisé un type à moto. À cause de la chaleur, il avait remonté sa visière. Il n’allait pas vite, je l’aurais reconnu entre mille. Pas besoin de l’entendre ou de le voir en photo, c’était lui : Pierre Le Guillou, revenu dans les parages. J’ai roulé encore cinq cents mètres puis fait demi-tour pour le rattraper. Juste à temps pour le voir s’engager dans l’allée d’une belle maison entièrement retapée. À vingt mètres de la sortie de Montfort, 7, rue du Cormier, très isolée. Ils y ont fait des travaux pendant des mois.

— Avant, dit Johan, c’était qu’un tas de ruines et de broussailles. Ça a dû coûter un paquet de fric.

Adamsberg envoya un message à Mercadet pour connaître le nom du propriétaire de la maison de la rue du Cormier.

— Quand ont-ils fini les travaux ? demanda-t-il.

— Il y a environ cinq ans, dit Johan.

— Et depuis, Josselin, la maison était occupée ?

— Non, bouclée. Il me semble que je ne l’ai vue volets ouverts que trois ou quatre fois.

— Pour de longues périodes ?

— Très courtes. Deux à trois jours maximum.

— Ce serait donc le point de chute de Le Guillou quand Robic est sur une affaire d’importance.

— Alors quelque chose se prépare, dit Josselin. Je sais que cela ne nous avance pas, mais c’est toujours une donnée de plus.

— Il y a moyen de surveiller discrètement la maison ?

— Elle est entourée par des haies arbustives de bonne hauteur. Et un chemin de rocaille la longe sur sa droite.

— Le propriétaire, dit Adamsberg en lisant la réponse de Mercadet, est Yannick Plennec. Le Guillou aussi a changé de nom. Il était beau gosse ?

— Très, dit Josselin. Pourquoi ?

— Ce pourrait être lui qu’ils surnomment le « Tombeur ».

— Très probable. Belles fringues, boucles blondes, yeux d’un bleu net, toutes les filles étaient après lui. Je vous laisse, commissaire. Mais prenez garde à vous. Robic plus Le Guillou, c’est de la dynamite.