Gardes du corps et policiers réintégrèrent l’auberge à midi.
— Johan, on va déjeuner vite, dit Adamsberg, une fois toute l’équipe réunie. C’est trop calme depuis leur échec d’hier soir. Ça va bouger.
— Il abandonne et se prépare pour un autre coup, c’est tout, dit Johan.
— Non, dit Adamsberg, le visage concentré. Robic n’est pas du genre à échanger un assassinat raté contre une attaque de bijouterie. Je suis hors de sa portée, il va donc changer de cible et ce sera un sale coup. Il a maintenant cinq hommes en taule.
— C’est très possible, dit Veyrenc, tu ne vas pas tarder à recevoir un message.
— Johan, même si cela te choque, prépare-nous seulement des sandwichs, dit Adamsberg, ce sera bien suffisant. Résultat des perquisitions, Matthieu ?
— Le coffre de Karl Grossman – Jeff – était sous le fumier de cheval de l’écurie. Facile à trouver mais il a donné beaucoup de mal au perceur. Même attirail que pour les autres. En revanche, Laurent Verdurin – le Joueur – avait beaucoup moins de fric que les autres, un unique bracelet, une seule enveloppe de billets, et une seule arme, vierge. Ce qui corrobore ses dires : il n’était impliqué qu’à la lisière, escalade des toits, ouverture des accès, veilleur, chauffeur, grimpeur, que sais-je ? En tout cas, il ne touchait pas grand-chose. Et il dit sûrement vrai sur son absence à Los Angeles.
À midi trente, alors que gardes et policiers achevaient presque leur repas, Adamsberg reçut un message désespérant : Puisque Adamsberg se terre comme un lâche et comme un rat, le marché change : nous détenons la fillette de Johan, Rose. Sa vie contre les cinq prisonniers, sans condition. En absence de résultat, la gosse mourra demain, à treize heures.
Pétrifié, bouleversé, Adamsberg fut un moment sans savoir que faire. Fallait-il ou non prévenir Johan ? D’ici une demi-heure, de toute façon, les surveillants constateraient l’absence de l’enfant à la cantine et l’école appellerait Johan. Sa décision fut prise avant même qu’il ait eu le temps de penser. Il se livrerait à la place de la petite.
— Johan, dit-il d’une voix altérée, assieds-toi.
— Mais je coupe le fromage. Pour les seconds sandwichs.
— Laisse tomber le fromage. Viens et assieds-toi.
Son regard fit le tour des agents qui l’entouraient, leur faisant si bien comprendre qu’une calamité leur était tombée dessus que tous cessèrent de manger.
— Johan, reprit Adamsberg péniblement, ils ont kidnappé ta fille, Rose.
— Non, non ! Tu te trompes !
Adamsberg lui montra le message et Johan lança le long hurlement d’un animal blessé avant de s’écrouler sur la table au milieu des assiettes, la tête dans les bras, criant, sanglotant, ses épaules se soulevant spasmodiquement.
— Ça va aller, Johan, dit Adamsberg. C’est ma peau qu’ils veulent. Je vais me livrer et tu retrouveras ta fille.
— Pas question, cria Matthieu en se levant, couvrant à peine les sanglots du père. Je n’y crois pas une seconde. Ils ne la libéreront pas après ce qu’elle aura vu et entendu. Et ils vous tueront tous les deux.
— Il faut tenter le coup, répliqua fermement Adamsberg.
— Non, dit Retancourt à son tour. Il faut la retrouver, et vite. Johan, par pitié, aidez-nous. On vous la ramènera mais on a besoin d’informations.
Johan leva son visage décomposé vers cette femme qu’il pensait capable de tous les miracles et, pour cette raison, Adamsberg lui passa la main et demanda à Josselin de revenir de toute urgence.
— Les enfants quittent l’école à l’heure du déjeuner ? demanda Retancourt.
— Oui, ils vont à la cantine, hoqueta Johan.
— À pied ? C’est à combien de mètres ?
Johan essuya son nez avec sa manche et Veyrenc lui fit passer un mouchoir propre, pendant que Matthieu lui servait un verre de cognac.
— Bois, dit Matthieu.
— Je bois pas de cognac.
— Bois.
— À combien de mètres est la cantine ? répéta Retancourt en posant sa main sur la grosse épaule de l’aubergiste.
— Je sais pas… Trente mètres…
— Ils sortent dans la rue en ordre discipliné, encadrés par les institutrices ?
— Vous pensez, dit Johan en reniflant violemment, c’est plus le temps où on se tenait en rang deux par deux. J’y suis passé plusieurs fois à cette heure, c’est une véritable pagaille.
— À quelle heure sortent-ils ?
— À midi pile ou midi dix, ça dépend des jours.
— C’est à ce moment qu’ils l’ont prise, dit Adamsberg. Mais comment pouvaient-ils reconnaître son visage ?
— Sa photo, hoqueta Johan, sa photo, elle a été publiée à la Une de Sept jours à Louviec la semaine dernière ! Parce qu’elle avait gagné le prix de dessin de l’école.
— La photo était nette ?
— Très nette.
— On pouvait la reconnaître ?
— Oh oui, oui, dit Johan en laissant retomber de nouveau sa tête sur ses bras. Il y avait même des gens qui la félicitaient dans la rue.
Josselin frappa et s’annonça afin que les gardes le laissent entrer. Sans un mot, Adamsberg lui montra le message reçu et Josselin se laissa tomber sur une chaise.
— Josselin, dit Adamsberg, vous avez apporté la carte ?
Chateaubriand la sortit de sa veste et, repoussant les assiettes, la déplia sur la table.
— Matthieu s’il te plaît, fais venir vingt gendarmes de plus en urgence de Rennes, Combourg et des environs, avec voitures banalisées. On sera trente-sept, ou trente-huit, plus mes huit gardes égale quarante-six. Ce ne sera pas de trop. Josselin, dans vos pérégrinations, combien de planques avez-vous repérées ?
Chateaubriand leva les yeux vers le plafond pour réfléchir tout en comptant sur ses doigts.
— Quatorze.
— À quoi ressemblent ces planques ?
— Six sont des fermes abandonnées, quatre sont des hangars désertés, deux en dur et deux en tôle, trois sont d’anciens ateliers de mécanique, la dernière est la ruine d’une vieille tour.
— Pourriez-vous m’indiquer leurs emplacements par des croix au crayon sur la carte ?
Josselin s’exécuta puis se leva pour aller serrer les épaules de Johan. L’aubergiste avait posé le téléphone à ses côtés, tâchant de ne pas entendre les hurlements et les insultes de sa femme, criant que tout était de sa faute, s’il n’avait pas eu l’idée de se fourrer dans les affaires de cette bande de flics, s’il n’avait pas…
Adamsberg prit le téléphone.
— Madame Kerbrat ? Commissaire Adamsberg, en charge de l’affaire. Votre mari n’est pas…
— Ex-mari.
— C’est moi qu’ils veulent assassiner, pas Rose. Vous me comprenez ? C’est entièrement de ma faute et nous partons sur-le-champ, avec quarante-six policiers, écumer tous les endroits où ils auraient…
— Vous étiez tout le temps fourrés chez lui ! hurla la femme en désespoir. C’est pour cela qu’ils ont choisi ma fille et jamais, jamais Johan n’aurait dû…
Rien à faire. Le pire étant que cette femme n’avait pas tort. Adamsberg reposa le téléphone sur la table. Il avait songé à la faire venir ici pour épauler Johan mais il était clair que c’était hors de question. Johan baissa le son de l’appareil.
Les dix policiers de Combourg stoppèrent à cet instant devant la porte et entrèrent dans l’auberge, toujours cernée par les huit gardes à boucliers, suivis peu de temps après par vingt hommes de Dol-de-Bretagne et de Rennes.